8.5/10De silence et de sang

/ Critique - écrit par iscarioth, le 22/09/2005
Notre verdict : 8.5/10 - Les trois premiers volumes, grandioses (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - laisser un commentaire

De Silence et de Sang débute très bien, rappelant de grands classiques du septième art, et effectuant un véritable travail de mémoire sur l'histoire des Etats-Unis du début du siècle. Mais la série perd la plupart de ses lecteurs au fil des tomes.

Les auteurs

François Corteggiani est un scénariste reconnu de la bande dessinée franco-belge. Il a travaillé pour le journal Pif Gadget et a écrit beaucoup de séries jeunesse pour Glénat et Hachette. Depuis la mort de Charlier en 1989, c'est lui qui scénarise la série La Jeunesse de Blueberry. De Silence et de Sang est sa série la plus longue, sur laquelle trois dessinateurs ont oeuvré. Il y a tout d'abord eu Marc Malès, dessinateur de Lucy et de Les Révoltés. Au bout de trois tomes, Malès a passé le relais à Mitton, auteur des Survivants de l'Atlantique et des Chroniques Barbares, qui a assuré la mise en image de la série jusqu'au dixième album. Enfin, pour les quatre derniers volumes, c'est Emmanuele Barison, très proche professionnellement de Corteggiani, qui a bouclé la série.

L'histoire

Giovanni Macaluso et Ciro Villanova sont deux gamins du Mezzogiorno sicilien. Leur vie mise en danger par la Mafia, ceux-ci doivent très tôt fuir la Sicile pour les Etats-Unis. Hélas, la pègre a déjà gangrené le nouveau monde...

La Mafia et la misère


De Silence et de Sang
, c'est l'histoire de deux hommes, Ciro et Giovanni, aux destins liés et perturbés par la Mafia sicilienne. L'histoire contée sur 10 tomes est en fait un long flash-back. Deux journalistes du Herald, Kluver et Tonetti, travaillent sur l'histoire de la Mafia et font appel au vieux Ciro qui, au fil des discussions, leur débroussaille cinquante années d'histoire de la pègre nord américaine. Les trois premiers tomes de De Silence et de Sang s'attachent à nous raconter les vingt premières années de vie des « plus que frères » Ciro et Giovanni. Ceux-ci rejoignent New York, la « grosse pomme », au début du 20ème siècle. Sur trois tomes, les personnages évoluent vite : enfants, adolescents puis jeunes adultes. On peut dès ces premiers albums saisir une série fortement liée à l'histoire américaine. L'arrivée aux états Unis décrite par Corteggiani et Malès rappelle beaucoup celle d'Elia Kazan (America, America). Tout d'abord, Ellis Island et son rêve de liberté, des yeux pleins d'espoir face à un American Dream doré... Puis, la réalité des disparités, de la ghettoïsation (Mulberry Street, le quartier des italiens), du fossé social, de la misère... Mais aussi celle de la violence. La Mafia s'annonce comme étant le thème central de cette série. Les personnages principaux ont beau combattre la pègre, chacun à leur manière, la Mafia les rattrape incessamment.

Le poids de l'histoire

Les trois premiers albums de De Silence et de Sang nous plongent dans l'intimité de la vie de deux jeunes hommes, dans leur quotidien fait de misère et d'exploitation. De Silence et de Sang fait énormément penser au film de Coppola, Le Parrain II, qui trace la genèse de la vie de Vito Don Corleone. Les cicatrices laissées dès l'enfance par la Mafia, dans nos deux histoires, nous ramènent au berceau sicilien. De Silence et de Sang est une série qui évolue, en ce sens où elle fait vieillir ses personnages, parfois de plusieurs années par album. On connaît Ciro enfant et Ciro vieillard. On croit trouver ici un compromis entre la série à épisode, souvent stérile car statique, et la série continue, dont le principal défaut est de s'éterniser de manière trop irréaliste. Avec De Silence et de Sang, on parcourt un demi siècle d'histoire nord américaine. L'immigration, New York, la première guerre mondiale, la guerre des gangs, la krach de Wall Street, la grande dépression, l'élection de Roosevelt, la seconde guerre mondiale, l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy... Les pages de l'histoire défilent sous nos yeux, parfois d'une manière très fine, sous forme de clins d'oeils ou d'hommages...

Documenté et référentiel


Il faudrait prévoir un minimum de plusieurs pages pour arriver à recenser tous les titres de journaux, tous les personnages réels, tous les événements ayant vraiment eu lieu, qui parsèment De Silence et de Sang. Dans le tome 6, Omerta, on pourra rencontrer le célèbre réalisateur Frank Capra. A d'autres moments de la série, entendre parler du boxeur allemand Max Schmeling, du dessinateur Cliff Sterrett, du tueur dégénéré Mad Dog Coll... Des personnages qui ont tous existé et marqué l'histoire du 20ème siècle, chacun pour des raisons et « carrières » différents... Différents thèmes, différentes époques, mais toujours, comme fil conducteur de la série, la Mafia. Comme on l'a dit plus haut, les trois premiers tomes de la série sont assez intimistes. La teneur des trois albums est biographique et sociale. Ensuite, et pour longtemps, on bascule dans les genres thriller et policier. La série se focalise plus sur la Mafia et sur ses luttes de pouvoir intérieures. Jeux de massacre et de domination. On côtoie à partir de là plus le quotidien des gangsters que celui des pauvres new-yorkais exploités. La série se fait alors moins intéressante, moins continue et plus redondante. Du tome 4 au tome 9, se succèdent de petites histoires presque indépendantes les unes des autres, au sein desquelles Ciro le journaliste devient enquêteur. La série se fait alors moins « grand public » et ne touche plus réellement que les amateurs des genres thriller et policier.

Un joli parcours graphique et scénaristique

Techniquement, De Silence et de Sang est très maîtrisé. Le choix des plans est judicieux et facilite la lecture. Chaque album est brillamment introduit et conclu. Dans les premières pages, on pénètre dans l'histoire très spirituellement, avec une citation qui donne le ton de l'album. De Silence et de Sang couvre une large frange temporelle : le projet est ambitieux. Corteggiani a eu l'intelligence de placer au centre narratif de son récit une discussion entre Ciro vieux et deux journalistes. Cette discussion est pour le lecteur un point de repère. Le risque premier sur un projet de cette envergure était de perdre les lecteurs. Cet écueil a été brillamment évité avec des albums et une intrigue générale qui se déploient sans failles. A un niveau graphique, même s'il y a trois dessinateurs différents, la continuité est effective, les styles de Malès et de Mitton s'adaptant bien aux circonstances. Surtout dans les premiers moments de la série, la colorisation amène une réelle ambiance. Les couleurs sont froides, presque crasseuses. Les tons ocres sont très largement dominants. Les gris, les marrons, les jeux d'ombre, on a vraiment l'impression d'assister à un hommage aux films noirs américain de la grande époque...

Un dernier cycle à oublier


Si l'on se réfère à l'évolution graphique de la série, on peut distinguer trois cycles ; un par dessinateur. Une scission se produit à tous les niveaux entre le deuxième et le troisième cycle (tomes 11 à 14). Graphiquement, Barison rompt avec la tradition graphique imposée dès les débuts de la série avec Malès et perpétuée par Mitton. A partir du tome 11, ce n'est plus du tout une impression d'hommage aux grands films noirs américains qui nous envahit. Le dessin de Barison insiste sur les gros contrastes en noir. Un encrage proche du monochrome, en cassure complète avec les dix premiers albums. La coloration aussi, évolue dans le mauvais sens. Nos yeux se heurtent à des couleurs pétantes, plus uniformes et nettement moins subtiles et angoissantes qu'avec les deux premiers cycles. Au niveau du scénario aussi, on a de quoi être déçu. La série semble s'achever avec la mort du personnage principal et narrateur, au tome 10. Mais, deux ans plus tard, la série reprend avec pour nouveau personnage principal et héros, un journaliste, qui, dix tomes durant, ne fut qu'un sous-fifre. La série se détourne complètement de son essence originelle (des individus pris dans le tourment de la mafia, première moitié du 20ème siècle). A chaque album, on a droit à une scène de sexe gratuite, alors qu'avec les dix premiers albums, tout était finement suggéré.


De Silence et de Sang débute très bien, rappelant de grands classiques du septième art, et effectuant un véritable travail de mémoire sur l'histoire des Etats-Unis du début du siècle. Mais la série perd la plupart de ses lecteurs au fil des tomes. De Silence et de Sang s'engouffre dans les genres policier et thriller, avec une certaine répétitivité. Au fil des péripéties et des albums, on se sent de moins en moins concernés par le sort de Ciro Villanova. Le dixième album, qui devait être une bombe dans l'esprit du lecteur, a finalement l'effet d'un pétard mouillé. Et n'en rajoutons pas sur les quatre derniers volumes, qui sont carrément à éviter.


Tome 1 : La nuit du tueur de loups (1986)
Tome 2 : Mulberry Street (1987)
Tome 3 : Dix années de folie (1988)
Tome 4 : Les vêpres siciliennes (1990)
Tome 5 : Les 7 piliers du chaos (1991)
Tome 6 : Omerta (1992)
Tome 7 : Le 10e Arcane majeur (1993)
Tome 8 : Les 4 provinces de l'Ave maria (1994)
Tome 9 : Je n'étais même pas là (1995)
Tome 10 : Dans le courant sans fin (1996)
Tome 11 : Le sceau de Caïn, 1 (1998)
Tome 12 : Le sceau de Caïn, 2 (1999)
Tome 13 : Le système Jurado (2001)
Tome 14 : Chi non muore si revede (2004)

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