9/10Shame

/ Critique - écrit par Maixent, le 18/09/2016
Notre verdict : 9/10 - Shame on you (Ecrivez votre critique)

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Un conte brillant et envoûtant

Il n’est pas aisé de revenir à la forme traditionnelle du conte tant celle-ci a été utilisée. Surtout que, la plupart du temps, le conte est revisité dans son fond et sa forme, servant de matériau de base  à une création nouvelle, une parodie ou une modernisation de l’ensemble. Il y a bien sûr l’héroïc-fantasy que l’on pourrait apparenter au conte, mais celle-ci est maintenant tellement codifiée qu’elle s’est détachée de son origine. Là où Shame est intéressant c’est qu’il s’agit d’une création à part entière, comme si un Perrault ou un Grimm moderne s’était lancé dans une nouvelle histoire, se servant avec brio des technologies, techniques et questionnements contemporains, sans pour autant se borner à questionner les classiques. Il s’agit là d’un pur conte horrifique, avec une vision morale, se lançant sur l’immortelle dichotomie entre le Bien et le Mal, avec tous les éléments traditionnels sans pour autant être une resucée de quelque chose déjà connue.


Honte parmi les ombres

Vertu, comme son nom l’indique est une femme admirable en tous points, ayant vouée sa vie au bonheur des autres durant près d’un siècle. Mais au crépuscule de sa vie, elle fait le souhait d’avoir un enfant rien qu’à elle, reniant pendant un instant égoïste tout le bien qu’elle a pu donner. Or, on sait que le mal est insidieux et qu’il se glisse promptement dans une fulgurance de faiblesse. Son souhait sera donc exaucé par Injure, monstre ignoble qui enfante Vertu, lui promettant la naissance d’une fille qui héritera de la noirceur de son père et régnera en tyran sur le monde. Honte vient donc au monde dans un cadre idyllique créé par la magie blanche de Vertu, ayant pour nom Berceau, entourée de douces nymphes afin de contrer l'inévitable. Mais ne pouvant rester en ce lieu, Vertu y laisse Honte qui n’y verra qu’une prison, sa bile se déversant alors sur Berceau, modifiant jusqu’à l’aspect physique de sa demeure et de ses nourrices. Son père pourra alors étendre son influence néfaste sur elle, par l’intermédiaire de ses sbires, ombres malfaisantes, permettant à Honte de s’enfuir et de régner sur le monde, mais pas avant de s’être vengée de sa mère, capturant son âme par des sortilèges afin de la transférer dans son ventre. Vertu devient la fille de Honte et se retrouve enfermée à son tour dans le Paradis qu’elle avait créé, devenu maintenant un véritable Enfer. Il faudra ensuite patienter pour trouver un adjuvant, un chevalier, Mérite, qui l’aidera à sortir de sa prison. Ensemble ils pourront enfin triompher de Honte et de Injure mais le chemin sera rempli de pièges et de doutes.
Renaissance de Vertu ou la Nouvelle Leeloo

 

Le récit déjà riche est servi avec maestria par le dessin exceptionnel de John Bolton, connu surtout pour son style photo-realiste. Mais dans cet univers de conte, il oscille entre différentes façons de procéder, ce qui donne une atmosphère toute particulière à l’ensemble. On passera ainsi d’un dessin hyper réaliste aux couleurs saturées assez proche du travail de Richard Corben, à des ombres maléfiques et stylisées qui rappellent les tableaux de Jean-Michel Basquiat. Et pourtant de cette alternance nait la cohérence, tout comme le format des cases qui change sans cesse, des grands aplats blancs comme l’Enfer de glace que traverse Mérite à la flore exubérante et effrayante de Berceau. Le traitement de l’émotion par la couleur et le ryhtme sont travaillés avec minutie, plongeant le lecteur dans des univers différents mais sans donner une vision trop manichéenne des choses. Le monde de magie blanche sera dans des tons plus chauds que celui de la magie noire mais tout ceci s’entremêle , donnant l’impression au lecteur que ces mondes se téléscopent dans un combat sans fin. Le traitement des détails et le travail sur les espaces négatifs sont eux aussi remarquables, amenant le lecteur à se poser longuement sur chaque case, mais pas trop non plus car il est pris par un récit haletant et fourni.


"Au plus froid de l'Enfer"

John Bolton et Lovern Kindierski offrent ici un triptyque remarquable, Poursuite, Conception et Rédemption, qui forme la trilogie de la Honte. Tant au niveau du dessin d’une originalité et d’une finesse absolue qu’au niveau de l’histoire, d’une facture classique, intégrant tous les codes du conte, tout en gardant une véritable originalité. Chaque planche est à elle seule une réussite en soi, avec une force captivante qui garde le lecteur en haleine jusqu’à la toute fin et l’oblige à revenir ensuite sur des dessins captivants.

  

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