8.5/10Servitude - Tome 2 - Drekkars

/ Critique - écrit par athanagor, le 31/12/2008
Notre verdict : 8.5/10 - Pour l'homme (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 5 minute(s) - 3 réactions

Deux ans et demi après le premier tome de cette saga qui promettait alors énormément, les auteurs nous confortent dans l'idée que du travail naît la qualité.

Deuxième tome de la série Servitude, Drekkars réussit, après l'éblouissement et la mer de respect dans lequel nous plongeait le tome 1, à ne pas décevoir et à rester de la même qualité quasi irréprochable. Nous emmenant à la découverte du peuple des Drekkars, que l'on rencontrait déjà dans le premier tome sous l'aspect inquiétant de guerriers impitoyables et invincibles, cet ouvrage continue dans le développement complexe des intrigues politiques qui perturbent ce monde imaginaire.

Inspiré par la voix des Dragons, créatures magiques
dont les Drekkars relèvent, selon la mythologie créée par les auteurs, l'empereur ne répond de ses décisions à nul mortel. C'est ainsi qu'il décide, après des décennies de silence, d'attaquer les terres extérieures. Mettant à mal l'équilibre de l'Empire, cette décision martiale suscite la grogne et la contestation sourde dans toutes les strates de la complexe hiérarchie drekkare, jusqu'à son plus haut représentant après l'empereur, l'Hégémon, Sékal d'Aegor. Elaborant de longue date sa séparation d'avec son maître, du jour où, lui désobéissant, il épargnait la fille née de l'œuf de Dragon, il prépare un coup d'état visant à fonder une nouvelle passe en marge de l'Empire. S'étant assuré dans ce dessein l'allégeance de hauts dignitaires, ainsi que celle des esclaves Riddraks, qui voient en sa personne le messie dont leur légende parle, il prévoit une action éclair. Il faudra en effet faire vite, car une action trop longue exposerait les mutins à des combats prolongés contre les Umaks, guerriers d'élite de l'armée drekkare, auquel cas de figure la révolte serait étouffée dans le sang. L'Hégémon doit donc obtenir au plus vite et sous la contrainte, l'accord de principe de l'autorité gouvernante. Or, si l'Hégémon décide de trahir son empereur, c'est qu'il sait que cela fait longtemps que ce dernier n'est plus l'autorité gouvernante. Derrière l'image de respectabilité de l'Elu des Dragons, c'est une fois de plus l'assassin à la main étoilée qui souffle et conseille.

La magie opère encore et toujours dans ce deuxième volet de Servitude. Le monde élaboré par les auteurs continue d'enchanter, gagnant ici une touche supplémentaire dans l'esthétisme. Les tons sépia de la saga donnent au peuple drekkar et à l'aventure qui se joue dans leur empire un aspect proche du cinéma japonais des années 50, et notamment Les Sept Samouraïs, à la photographie si particulière. On sent d'ailleurs avec force l'importance du cinéma et la recherche du cadrage dans la conception graphique d'Eric Bourgier, tant les pages semblent véritablement
animées, et tant les différentes scènes sont imprégnées d'une mobilité propre au langage cinématographique, empruntant chacune au style idoine.

Esthétisme toujours, avec les Drekkars eux-mêmes, que l'on apercevait déjà dans le tome précédent. Création à la hauteur des peuples les plus intéressants que l'on ait pu croiser dans la littérature Héroïc Fantasy, inspirée par diverses cultures réelles, il se dégage de leur civilisation une magie, une dignité et un réalisme d'une grande beauté. Partageant leur identité entre le Japon et le Moyen-Orient, avec des emprunts à la culture océanienne, la simple apparence de ce peuple, de ses habits, de son architecture et de son art décoratif suffirait à lui seul à gagner le respect sans bornes du lecteur. S'y rajoute la complexité de leur système hiérarchique, apport non négligeable pour l'identification au Japon médiéval, et que l'on sent d'une façon diffuse être à la fois le principe et l'émanation d'une discipline irascible, essence de leur terrible efficacité au combat au même titre que de leur identité culturelle.

C'est encore l'esthétisme, celui de l'équilibre, qui domine, à l'échelle du scénario, dans un accord parfait avec la complexité du dessin. Promenant de nouveau le lecteur dans une intrigue politique compréhensible, crédible et cohérente, on a droit à un album au ton différent mais pourtant en parfaite adéquation avec Le chant d'Anorœr. Les deux tomes déjà sortis mettent en scène ces deux civilisations aux
identités si éloignées, mais qui s'accordent à merveille dans le monde imaginaire créé à l'occasion. L'ensemble des fils politiques tressés pour l'intrigue, mariant ces deux cultures dans un même faisceau de conflits commencent alors à montrer une histoire d'une complexité qu'on n'est pas trop habitué à trouver dans la BD, mais bien plus dans la littérature ou dans le cinéma. Et c'est la taille du projet, prévu pour cinq tomes, et le talent de Fabrice David qui permet de s'atteler à une histoire si dense, généralement et malheureusement seulement dévolue à d'autres médias. D'ailleurs et comme pour l'album précédent, on sent l'énorme influence sur les auteurs de la littérature héroïc-fantasy. La BD elle-même est composée comme le sont les canons du genre, tels Le Seigneur des Anneaux ou La Roue du Temps. Le cahier des charge tacite, qui fait bien souvent ressembler cette littérature à des jeux de rôle, est respecté et tous ceux qui ont l'habitude de ces codes s'y reconnaissent : la carte du monde imaginaire où se déroule l'action dans le premier tome et le lexique à la fin de cet ouvrage, expliquant les termes propres à la culture et à la politique drekkare. Dans cette même logique, les tomes sont construits autour de textes poétiques et dans un contexte historique succinctement présenté, comme faisant partie de la culture de base du lecteur qui, de fait, n'est plus un lecteur mais un témoin privilégié, au fait de toutes les données sous-jacentes.

La continuité du magnifique travail des auteurs autour de leur série et de la véritable implication autour de leur œuvre se traduit par cet ouvrage, aussi beau, entraînant et inspiré que le premier. Le support fait malheureusement perdre un point à l'ensemble. En effet, ne seraient quelques soucis typographiques, et un ou deux dialogues hésitants au début de l'ouvrage, on pourrait sans hésitation montrer ce livre comme un modèle de ce qu'on peut identifier comme la perfection.

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