8/10Salvatore - Tome 4 - Retour à Brest

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 06/10/2010
Notre verdict : 8/10 - Loyal canin (Ecrivez votre critique)

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Ce nouvel épisode représente un palier franchi et une nouvelle page tournée pour Salvatore. La série qui prenait plusieurs directions apparemment disparates à la lecture des premiers albums, s'apparente clairement aujourd'hui à un récit initiatique.

L'actuelle série en cours de Nicolas De Crécy, Salvatore, nous invite à sa quatrième étape, toujours avec son maintenant légendaire mélange d'humour et de noirceur humaine, son atmosphère décalée, parfois même dérangeante. Mais aujourd'hui, le ton se fait plus tamisé, au fur et à mesure que l'on découvre les doutes et les faiblesses de son personnage principal, le minuscule chien éponyme.  Resituons rapidement les quelques points marquants des trois tomes précédents. Salvatore est un tout petit chien, mécanicien (et surtout magouilleur) de renom, qui rêve de rejoindre son amour d'enfance en Amérique du Sud, une petite chienne westie du nom de Julie. Pour ce faire, la construction de sa « Julie-mobile » l'amène à piller la voiture d'une cliente, Amandine,  une truie célibataire et myope (dans tous les sens du terme) sur le point de donner naissance à treize porcelets (tome 1 : Transports amoureux). Malencontreusement perdu lors de l'accouchement, le treizième porcelet, François, se retrouve adopté par une jeune chatte nantie et envahissante, pendant que parallèlement, Salvatore réunit les dernières pièces de son véhicule « poétique » (tome 2 : Le grand départ). A présent sur la route vers sa fiancée perdue, notre héros fait la connaissance d'une grande chienne, passagère imprévue de son périple romantique, tandis qu'Amandine met tout en œuvre pour retrouver son dernier fils François, délaissant au passage ses douze autres bambins (tome 3 : Une traversée mouvementée).


Au programme de ce quatrième épisode, Retour à Brest : une virée dans le cercle branchouille de la mode autrichienne, l'infiltration au sein d'un milieu gothique d'une jeunesse dorée et superficielle, l'affinement de l'entreprise juteuse de produits bios montée par les douze porcelets d'Amandine pour subvenir aux besoins du foyer, l'ascension sournoise en filigrane du père de la grande chatte qui a recueilli François... autant de motifs hétéroclites qui s'orientent doucement vers une croisée des chemins imminente. Le monde animal dépeint par Nicolas de Crécy a rarement été aussi humain que dans cette série, renvoyant ostensiblement aux allégories de La Fontaine, par son portrait cinglant des rapports sociaux figurés par des chiens, cochons, chats ou hippopotames. L'inversion volontaire entre espèce humaine et animale y est d'ailleurs savoureuse et pertinente.


Par ailleurs, le parallèle et l'absurde confrontation entre la vie désormais privilégiée de François et celle de ses frères, condamnés (joyeusement cependant) à une existence laborieuse et au système D, transparaissent plus clairement dans cet album. Dans Retour à Brest, l'introduction du journal intime de Salvatore en arrière-plan permet de doucement cerner le personnage, d'entendre ses doutes et de découvrir une certaine vulnérabilité et une âme plus charitable derrière une carapace endurcie. Sa relation avec son compagnon de route, petit humain muet et doté d'un ordinateur portable comme seul outil de communication, et que Salvatore pense dépourvu de conscience, est plus approfondie. Elle rend les deux personnages beaucoup plus attachants. Sa rencontre avec la grande chienne (sans nom, comme beaucoup de personnages secondaires d'ailleurs) amène une lueur de lucidité dans la quête de Salvatore, et le remet temporairement sur les rails de la réalité, mais en contrebas de la route absurde et aveugle empruntée depuis le début. Une certaine mélancolie s'installe en regard de son statut d'éternel inadapté au monde, de grand complexé - comme en atteste le constat de la voiture « aussi grosse qu'il est petit », page 21. On perçoit en outre une dénonciation du préjugé au sens large : sur la petite taille, l'obésité, l'origine sociale. Bien que les caricaturant, l'auteur s'attarde sur les aspects les plus fourbes ou nauséabonds de la nature humaine, en les opposant cependant avec une ironie désinvolte à la candeur ou à l'humour involontaire de personnages plus innocents, voire inconscients : Amandine et d'une certaine manière Salvatore. Tout cela est appuyé par un sens de l'ellipse et de l'évocation parfaitement maîtrisé et des dialogues ciselés et souvent incongrus.


Graphiquement, pour qui connaît et apprécie l'univers de Nicolas de Crécy, le tableau comble à nouveau toutes les attentes. S'il fallait définir son trait, il serait à l'image de sa plume : à la fois doux et dur, subtilement empreint d'onirisme et de réalité (ou de réalisme ?). La ligne accidentée, instinctive, qui rappelle le croquis sur le vif, trace les contours d'un monde que l'on devine  plus impitoyable qu'il n'y paraît. Le profil tout en courbes de la plupart des personnages répond également à cet antagonisme. Les teintes brunes naturelles appliquées par lavis confèrent comme toujours à l'album son atmosphère sobre, tantôt chaleureuse tantôt blafarde, qui s'oppose au côté sophistiqué du trait.  D'autre part, l'auteur offre toujours une belle place à ses décors, en particulier la ville et ses architectures tentaculaires et ternes, aux antipodes des montagnes immaculées et candides des premiers tomes. Métaphores de l'état d'esprit de ses personnages ?

Conclu à nouveau sur un cliffhanger qui crée l'attente comme dans les trois autres tomes, cet épisode représente un palier franchi et une nouvelle page tournée pour Salvatore. La série qui prenait plusieurs directions apparemment disparates à la lecture des premiers albums, s'apparente clairement aujourd'hui à un récit initiatique. Certes relativement classique dans son déroulement, mais assurément singulier, attachant, drôle et subtil dans ses détails, ses personnages et ses anicroches, le tout soutenu par l'illustration si personnelle de Nicolas de Crécy.  On attend désormais impatiemment d'enfourcher notre Julie-mobile, pour la suite du voyage qu'on espère tout aussi haletante.

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