9.5/10Rose profond

/ Critique - écrit par Maixent, le 06/05/2015
Notre verdict : 9.5/10 - Le chef de ce monde si merveilleux (Ecrivez votre critique)

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Le monde de Disney n'est pas si rose

Enfin une réédition de Rose Profond dans un superbe album d’une qualité exceptionnelle. Cartonné, le dos toilé, un papier riche mettant en valeur les énormes qualités graphiques et narratives de cette œuvre majeure parue pour la première fois en 1989. Mais d’abord un petit mot sur les auteurs.


Bienvenue au Pays gris
Pour qui s’intéresse à la contre culture, au cinéma bis ou la bande dessinée, Jean-Pierre Dionnet est un incontournable. Des années 80 à nos jours, il est toujours présent, sur tous les fronts. Personnage d’une richesse inouïe tout en restant discret, il est à l’origine de Métal Hurlant et des Humanoïdes associés mais aussi présentateur et découvreur de talents dans l’émission Cinéma de quartiers de 1989 à 2007, qui a contribué à montrer à un vaste public un cinéma autre, mais tout aussi riche que le cinéma traditionnel. Pour une génération entière, il est celui qui a permis une reconnaissance de ceux qui ne se retrouvaient pas dans la culture mainstream et rêvent de plus.

Excellent dessinateur, mais tout aussi bon scénariste, Pirus est lui plus ancré dans le monde de la bande dessinée. Il est connu par les plus jeunes pour le troublant et dérangeant  Roi des mouches  qui s’inscrit dans une nouvelle vague américaine proche de Daniel Clowes, sur un dessin de Mezzo. Il a prouvé avec Rose Profond ses talents de dessinateur, proche d’un Tex Avery au sommet de son art.

Aujourd’hui on fête les cinquante ans de Malcolm, le héros sans failles du pays R
Malcolm et MimiR
ose, célèbre de par  le monde pour ses nombreux exploits et ses aventures fantastiques faisant rêver petits et grands. Les habitants du pays Rose rivalisent de joie et d’allégresse pour fêter cet heureux événement, acclamant notre sympathique héros partout sur son passage dans un état de liesse dégoulinante. Mais hélas, à la nuit tombée, alors que la fête bat son plein, l’alcool faisant ressortir des années de frustration et de mièvrerie insupportable, Malcolm commet l’irréparable. Prétextant une ballade en voiture, il entraine la douce Mimi dans un endroit reculé puis la viole sauvagement par le cul. A l’aube, pris en flagrant délit, tenant une Mimi ravagée par les coups et les larmes par les cheveux et lui forçant la bouche. Malcom est alors banni jusqu’au pays gris, « où personne ne rit ! Où tout le monde s’ennuie », là où il apprendra ce qu’est la vraie vie, avant de revenir pour son procès.

Un premier mot sur le dessin, exceptionnel. Pirus a su insuffler à ses planches toute la force des dessins Disney du début, quand on voyait encore les traits de crayon sur Le livre de la Jungle ou les Aristochats. Le trait est limpide, la technique impeccable, avec un sens du détail qui s’applique à tous les nombreux personnages. De grandes planches, parfaitement colorisées, rappellent la grandiloquence de Fantasia et l’on se demande à chaque instant quand les cases vont s’animer. Et pourtant ce n’est pas un copié/collé, le style de Pirus étant présent, rendant l’ensemble plus sale, plus glauque, même au pays Rose, qui est trop rose et agresse volontairement le lecteur.


Malcolm contre les arbres de Blanche Neige
Plus qu’un simple récit, Rose Profond a été écrit en réaction à la mièvrerie dangereuse de l’univers Disney, tout comme des ouvrages tels que Putain de télé de Stan et Vince paru en 1995 ou Squeak the mouse de Mattioli paru en 1984, qui lui s’attaquait à Tom & Jerry . En effet, derrière ce monde aseptisé de conte de fée, ne se cache-t-il pas une vérité plus sinistre et inquiétante ? On pensera au rire sardonique de Mickey dans Roger Rabbit quand Valiant tombe du haut d’un immeuble, risquant de mourir écrasé sur le trottoir, ou  ces familles étranges, sans parents, composées uniquement  d’oncles et de neveux dans Donald. Les exemples font foison. Partant de ce constant, Rose Profond pose alors une question d’ordre philosophique. Vaut-il mieux vivre dans un monde sûr et aseptisé ou gagner sa liberté par le travail ? Ainsi le pays Rose est finalement plus dangereux que le pays Gris, bâti sur un tissu de mensonges et plus proche dans les faits d’un royaume fasciste que d’un paradis. A l’inverse, le pays Gris, où on boit, on souffre, on baise, on est conscient de ses faiblesses et de la valeur de soi, vu au départ dans les yeux de Malcolm comme un enfer apparait comme un lieu de mérite, qui, même s’il est difficile à vivre a sans doute plus d’attraits. Même si le dessin, plutôt enfantin, nous fait basculer dans le conte de fée à la Disney, la morale est toute autre et la lecture beaucoup plus trouble. Des planches innocentes, qui pourraient apparaître dans le journal de Mickey comme le combat de Malcolm contre les quatre éléments, personnifiés par des êtres monstrueux mais accessibles pour des enfants, côtoient un texte beaucoup violent. Au risque de spoiler, la dernière case est dans ce cas la plus significative, l’album se concluant sur un baiser langoureux entre un Malcolm abîmé par la vie mais conscient de la réalité de l’existence et une Mimi pétrie de compassion, d’amour et de pitié pour celui qui l’a violée quelques pages auparavant. Un album qui pose vraiment question, et surtout apprend les nuances et que différentes visions des choses sont possibles.

 

 

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