9/10Rosalie Blum - Tome 3 - Au hasard Balthazar !

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 25/08/2009
Notre verdict : 9/10 - Sentis et croisés (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

A travers ses trois parties admirablement et minutieusement construites, Camille Jourdy nous offre un joyau du genre, dont la maîtrise narrative vient s'orner d'une finesse et d'une sensibilité graphiques rares.

Nous avions précédemment enfilé les chaussons de deux jeunes gens ordinaires, Vincent et Aude, dans les deux premiers volumes de la trilogie douce amère de Camille Jourdy, Rosalie Blum. Vincent avait décidé de suivre Rosalie dans Une impression de déjà-vu, et Aude devait à son tour filer Vincent dans Haut les mains Peau de lapin !  

Finalement, après avoir pris un rendez-vous dans le salon de coiffure de Vincent, Rosalie Blum et lui se rencontrent enfin. Et puis c'est tout. Et pourtant, par la suite, Vincent continue à  croiser cette femme mystérieuse dans les lieux où il se promène. De leur côté, Rosalie et Aude s'amusent de leur subterfuge, jusqu'à organiser une véritable croisée des chemins. Pour nous dévoiler finalement le secret et le lien subtil qui relient nos personnages.


Ce troisième tome, moins axé sur le jeu des points de vue puisqu'il choisit de les croiser - en même temps que ses trois protagonistes se rencontrent enfin - porte pourtant la signification et la révélation de tous les signes anodins apparus dans les deux précédents livres. Comme le suggère le titre de cette dernière partie, la part belle est donnée au symbole du hasard et à ses heureuses ou malheureuses conséquences. Mais ce qui pouvait apparaître comme un capricieux fruit de la fortune (y compris pour Vincent qui se laisse d'abord berner) finit en fait par élucider lentement le comportement de chacun. Si l'on s'attarde sur la couverture et que l'on met en parallèle celles des deux autres tomes, on prend conscience que cette fois-ci, après celle de Vincent puis de Aude, nous percevrons sans doute enfin la vision de Rosalie Blum, personnage central de toute notre histoire. Central, mais pendant tout ce temps tellement discret, en arrière-plan, et prétexte à révéler la solitude des deux autres protagonistes, et à secouer leur carapace éteinte. Néanmoins, Camille Jourdy se garde une fois de plus de trop vite percer à jour la mystérieuse femme seule. Son secret est esquissé par des pistes subtiles et de l'ordre de l'inconscient, notamment et à nouveau lors de rêves et fantasmes effrayants de Vincent. Parfois au détour d'une conversation, le lecteur capte quelques indices de son passé, mais rien n'est exposé explicitement avant les toutes dernières planches.

L'auteure préfère être également dans la retenue pour les confrontations de ses personnages,  leur ménager autant de scènes et de situations muettes et posées, et dessiner comme si elle les filmait les moments d'introspection, de gêne, de honte ou d'hésitation. Et pourtant chaque fois, le silence suggéré est délicieusement éloquent. Par moment, notamment lors de deux magnifiques planches en vis-à-vis, elle appose en parallèle les trois solitudes, à travers trois tableaux chargés de mélancolie. Les natures mortes (surtout évocations des bazars de chacun) et paysages instaurent une atmosphère maussade très palpable, parfois même teintée d'une pointe de nostalgie. Les personnages secondaires ne sont pas en reste non plus, puisque malgré leurs petits travers, voire leur caractère odieux (la mère de Vincent, toujours), on prend un immense plaisir à les voir se mêler les uns aux autres, notamment lors des nombreuses scènes de fêtes ou de rassemblements. Cette figure de collectivité et de célébration est à ce titre récurrente dans ce dernier tome, à l'opposé des deux autres où l'isolement était à l'honneur. Cependant, rien n'est amené de manière abrupte : notons que la première rencontre des trois piliers de l'aventure a lieu lors d'une fête costumée : encore une fois, le masque ne tombe pas immédiatement, par mesure de « sécurité ». L'humour décalé et les anecdotes étranges ou malsaines occupent toujours une grande place ici, via les activités tordues de Kolocataire ou de la mère de Vincent, et on ressent constamment ce mélange de rêve et de réalité, de conscient et d'inconscient. Freud est d'ailleurs enfin évoqué lors d'un épisode truculent mais néanmoins déterminant pour le personnage de Vincent, qui décide enfin de se libérer - provisoirement - de l'emprise de sa « marâtre ».


Au fil des rencontres, des fluctuations d'humeur et de décisions, les héros et le lecteur cheminent doucement vers le dénouement du recueil et de cette captivante trilogie, et nous voilà en présence d'une fin humble et lumineuse. Ouverte, simple et finalement aussi ordinaire que l'a été cette histoire de personnalités (plus que des destins) croisées, la conclusion apporte la note d'optimisme qui vient supplanter la langueur et la mélancolie qui régnaient. Et qui plus est, la chute se fait double : à la dernière scène de notre récit, vient se juxtaposer l'épilogue, et avec lui la clef du mystère qui entoure Rosalie Blum. Secret enfin révélé ? Pas si évident, puisque malgré les faits évoqués, la certitude n'est pas entière. Mais la symbolique est bel et bien là, pour Vincent, pour Rosalie, et à moindre mesure pour Aude. Peut-être en se croisant par « hasard », auront-ils exorcisé leurs derniers démons ?

A travers ses trois parties admirablement et minutieusement construites, Camille Jourdy nous offre donc un joyau du genre, dont la maîtrise narrative vient s'orner d'une finesse et d'une sensibilité graphiques rares. Nul doute que les lecteurs adeptes de chroniques de vie et de personnages humains et perfectibles se sentiront transportés, voire touchés, par ces anti-héros si attachants. En attendant impatiemment d'autres ouvrages de cet acabit, l'aventure peut se poursuivre en replongeant dans les anecdotes visuelles de chaque volume de la trilogie, en y cherchant des indices que l'on n'aurait pas décelés à la première lecture. Un régal pour les yeux et pour les esprits curieux... avant de souhaiter une dernière fois bonne route aux Vincents, Audes et Rosalies qui se reconnaîtront peut-être !

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