8.5/10Rosalie Blum - Tome 2 - Haut les mains, peau de lapin !

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 17/08/2009
Notre verdict : 8.5/10 - L'arroseur arrosé (Ecrivez votre critique)

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En refermant ce deuxième volume de la trilogie, l'idée d'avoir fait du sur-place ne nous effleure pourtant pas une seconde, puisque nous avons partagé un nouveau point de vue, tout aussi immersif.

Au terme du premier tome de la trilogie sur Rosalie Blum, Une impression de déjà-vu, nous étions resté sur un redoutable cliffhanger, un sentiment de suspense que l'on pensait pouvoir assouvir à la lumière de ce deuxième tome, Haut les mains, peau de lapin ! Et bien, que nenni. Mais ne partez pas si vite, non ! La promesse n'est pas complètement corrompue, bien au contraire. Et si l'on doutait encore du talent narratif de Camille Jourdy, la méfiance n'est plus de mise en s'engageant dans cette histoire, qui à première vue n'a aucun rapport avec celle contée dans le premier tome. A première vue seulement.

Aude est une jeune fille dans la vingtaine. Elle vit en colocation avec un drôle d'énergumène, filou notoire qui l'arnaque régulièrement de quelques deniers, pour monter  son soi-disant spectacle de cirque. Elle a abandonné ses études et passe la plupart de son temps à buller avec ses deux meilleures amies aussi désœuvrées qu'elle. Et puis surtout elle s'est brouillée avec sa famille... mais un jour, sa tante Rosalie Blum qu'elle n'a pas revue depuis des années, épicière en ville, demande son aide : il semblerait qu'un homme inconnu, pas forcément menaçant, la suive régulièrement depuis quelques temps...


Et la boucle est bouclée. En découvrant le lien de la demoiselle avec le personnage éponyme, puis la mission que celle-ci lui confie, Camille Jourdy ouvre un sentier parallèle à la trame de son premier opus ; et cette fois-ci, c'est à travers les yeux de la jeune Aude que nous tenterons d'élucider le mystère de Rosalie Blum. Mystère qui se désépaissit tout doucement et très subtilement, mais reste pourtant quasiment intact sur le fond. La chronologie se superpose à celle d'Une impression de déjà vu, et alors que l'on s'identifiait précédemment à l'attachant Vincent Machot, celui-ci devient désormais un étranger mi-intrigant, mi-menaçant. A ce titre, la réussite narrative est totale, puisque l'auteure parvient à entretenir un véritable et haletant suspense autour des intentions de ce suiveur « peut-être psychopathe », alors que le lecteur connaît bien évidemment et intimement le personnage depuis le premier volume. Certains actes d'Aude et de ses amies s'encastrent parfaitement avec les événements de la première partie : Camille Jourdy, telle une magicienne jouant de ses anecdotes visuelles et de ses petits indices disséminés au détour d'une planche, nous invite à rouvrir le livre précédent pour y retrouver une infime trace de cette jeune fille alors inconnue. Aude prolonge nos questionnements de lecteur du tome 1, sans avoir eu la chance d'entrer dans la tête de Vincent comme nous. Et la question que l'on se posait - à laquelle le concerné n'avait pas de réponse lui-même - surplombe toujours l'intrigue : qu'est-ce qui motive Vincent à suivre Rosalie ? Désormais, on peut alors affirmer que l'un trouble l'autre, et vice versa.

Bien que l'auteure se penche ici sur un tout autre personnage, sa sensibilité et son souci du détail dans le portrait sont toujours fidèles. Le personnage de Aude est d'ailleurs en de nombreux points très proche de celui de Vincent (et de celui de Rosalie, dans une moindre mesure puisqu'on s'interroge nous-mêmes toujours sur son passé et sa personnalité) : la jeune fille semble être anesthésiée au niveau affectif, et plutôt solitaire, bien qu'elle soit entourée de deux amies et d'un colocataire. Ces personnages secondaires sont d'ailleurs un régal pour le déroulement de notre histoire, puisque malgré leur statut accessoire, ils lui  apportent la fantaisie qui contrebalance la routine inhérente à la vie de Aude. D'une certaine manière, Vincent et Aude traînent chacun leur « boulet » avec lequel ils sont « contraints » de vivre, et dont on suit les élucubrations en parallèle : sa mère pour Vincent ; et son colocataire, nommé tout simplement Kolocataire, pour Aude. Si ce n'est pas la même nature de relation, le lien qui se crée entre chacun est du même ordre : une sorte de dépendance et de responsabilité, mêlées à une forme malsaine de fascination. Kolocataire, bonhomme aussi profiteur que bizarre, est à l'origine de situations aussi dérangeantes que totalement incongrues, qui ponctuent la trame principale autour de "l'enquête" Vincent. Les deux meilleures amies ont également une place de choix, puisque sans elles, Aude ne prendrait pas d'initiative et passerait son temps à larver sur son canapé. Elles sont aussi instigatrices de conversations et de scènes truculentes et loufoques, déridant le quotidien morne de leur copine. Globalement elles représentent la figure de fidélité et de réconfort, via une attitude aussi loyale que divertissante.  De son côté en revanche, Rosalie est toujours aussi seule. Si un léger voile est levé sur son passé, les éléments sont trop suggérés pour comprendre ce qui rend cette femme si mélancolique, si isolée. Camille Jourdy laisse donc encore planer le doute, pour laisser mariner son lecteur jusqu'à son ultime recueil.


Graphiquement, d'un tome à l'autre, même si la chronologie de l'histoire semble avoir fait marche-arrière, le trait de l'illustratrice a quant à lui progressé de manière discrète et sensible. Les postures des personnages sont encore plus justes. Comme dans Une impression de déjà-vu, certains épisodes sont même presque gratuits, dans le sens où ils ne participent pas vraiment à l'évolution de l'histoire, mais contribuent à nous faire entrer dans le quotidien de Aude, dans ses questionnements intimes. Certaines planches, toujours dans l'évocation de tranches de vie, font irrémédiablement penser à des pages de croquis d'attitudes. En quelques lignes et courbes, parfois très économes et sans repentir, Camille Jourdy dépeint l'authenticité et l'exactitude des moments anodins, qui font appel directement au vécu de chacun d'entre nous. Le regard, même si nous assistons principalement au récit à la troisième personne, est toujours focalisé sur et à travers celui de Aude : la découverte et l'observation des détails par le lecteur sont les mêmes que celles de la jeune fille. Comme dans le premier opus, même si globalement le rythme de cette BD très touffue est assez lent, il est déjà beaucoup plus soutenu ici. Mais surtout une savante alternance de compositions assure  une délicieuse cadence narrative : toujours soit des planches découpées en vignettes parfois en gaufrier, parfois en panoramiques, soit de magnifiques illustrations pleine page fourmillant d'anecdotes visuelles. Le tout dans des teintes aquarellées toujours aussi douces et vivantes. Si bien que le plaisir de lecteur et sa soif d'en découvrir davantage laissent souvent place au ravissement contemplatif.

En refermant ce deuxième volume de la trilogie, bien que le temps narratif nous abandonne au même point que le livre précédent, l'idée d'avoir fait du sur-place ne nous effleure pourtant pas une seconde, puisque nous avons partagé un nouveau point de vue, tout aussi immersif. Le cliffhanger est d'autant plus haletant que désormais, le lecteur a toutes les cartes en mains pour assister à la confrontation des trois protagonistes. Comment se terminera ce jeu du chat et de la souris ? Les dernières pages de l'album, illustrations muettes en apparence anodines, offrent sans doute quelques indices sur la suite des événements. Mais lesquels ? A notre tour de filer discrètement Vincent, Aude et Rosalie dans la suite de l'aventure : Au hasard Balthazar !

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