8/10Quintett - 1er et 2ème mouvements

/ Critique - écrit par iscarioth, le 22/08/2005
Notre verdict : 8/10 - Giroud a trouvé la formule magique ? (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - laisser un commentaire

Critique des 1er et 2ème mouvements : avec Quintett, Giroud semble exploiter à fond les potentialités de la série à dessinateurs multiples.

« Plus fort que le Décalogue ! » affichait racoleusement Bodoï à la une de son numéro 85, il y a quelques mois, pour présenter Quintett. Quelle est donc cette lessive qui lave plus blanc que blanc ? Depuis que l'album est sorti, on peut se tailler un avis sur Quintett, qui tient plus de la critique que du slogan publicitaire.

Le Nouveau Projet de Frank Giroud !

Frank Giroud est devenu l'un des plus grands scénaristes de la bande dessinée franco-belge. Après avoir scénarisé de bons succès publics et critiques comme Louis la guigne, Azrayen ou les Oubliés d'Annam, il se lance, début des années deux mille, dans un projet de très grande envergure : le Décalogue, qui retrace l'histoire d'un mythe sur plusieurs siècles et à travers plusieurs générations d'hommes. Le tout en dix volumes, dessinés par dix paires de mains différentes. Le succès commercial a été au rendez-vous, le succès critique, peut-être un peu moins. Avec Quintett, il récidive, avec une formule identique : cinq albums, cinq dessinateurs. Sur ce nouveau projet, du très connu (Jean-Charles Kraehn), du moins connu (Cyril Bonnin, Steve Cuzor) et du déjà vu (sur le Décalogue : Giulio De Vita et Paul Gillon). Mais, temporellement, cette nouvelle série n'est pas du tout là même que le Décalogue. Sur le Décalogue, les dessinateurs se succédaient à mesure que le temps filait : 1958, 1946, 1820, 1813, etc... Avec Quintett, Giroud fait le pari autrement plus intéressant de rassembler les regards de cinq dessinateurs aux styles divergents sur une seule et même époque, un seul et même lieu... Mieux, sur une seule et même histoire, celle d'une formation musicale, un quintett (prononcez « couinn' tett, comme ils disent à Nouillorque »). L'action se déroule à Pavlos, une zone neutre de Grèce, en 1916.

Premier Mouvement - Histoire de Dora Mars - Dessin et couleurs de Cyril Bonin

Résumé : Dora Mars, chanteuse de cabaret, rencontre lors d'un dîner de gala l'aviateur Armel Flamant. Après une nuit d'amour, le militaire lui annonce qu'il doit partir à Pavlos, en Grèce. La chanteuse trouve rapidement le moyen d'aller le rejoindre et, sur place, déchante tout aussi vite à propos de son compagnon d'un soir...


Critique :
On pouvait pressentir le pire, à la vue de ce visage déliquéfié, tordu, placé en portrait sur la pochette de ce premier album. Mais qui est donc ce Cyril Bonin ? Dans sa bibliographie, une seule série : Fog, très appréciée. On avait le droit d'être sceptique quant aux capacités de Bonin à nous faire ressentir les tourments d'une histoire réaliste avec un trait qui l'est si peu. A la lecture, tous nos aprioris s'évadent. Bonin a une façon de représenter les visages qui rappelle tantôt Olivier Pont, tantôt Didier Comès. C'est dire s'il confère à ses personnages une grande expressivité ! Sa façon d'aborder la perspective, surtout à un niveau architectural, est très particulière, sans pour autant être impertinente. Pour la tonalité globale de ses planches, on pense aussi à Lax. La coloration de l'album a été assumée par le même Cyril Bonin qui, là encore, excelle, avec des couleurs douces, pastelles ou orangées.
On a du mal à croire que l'action se déroule au beau milieu de la grande guerre, surtout en connaissant Giroud, qui souligne souvent dans ses scénarios les sombres passages de notre histoire. Ici, tout se déroule comme dans un oasis de paix. Dora Mars, qu'on aime autant qu'on la déteste pour son romantisme niais, risque sa vie pour une amourette alors qu'à quelques kilomètres de là, c'est l'hécatombe. Il faut dire qu'il est assez inhabituel de raconter la première guerre mondiale en se plaçant en zone neutre, dans un coin inconnu de la Macédoine. On est loin de la crasse des tranchées de Tardi. On retrouve ici l'une des caractéristiques d'un scénario signé Giroud, qui sait placer la singularité individuelle au coeur de la mécanique historique.

Deuxième Mouvement - Histoire d'Alban Méric - Dessin de Paul Gillon, couleurs de Hubert

Résumé : Alban Méric est un lieutenant de l'armée française officiant à Pavlos, en Grèce. On lui affecte comme ordonnance un jeune grec nommé Manolis. Très vite, c'est l'amour fou entre le jeune pâtre et l'intellectuel français. Un amour interdit, encore plus à cette époque qu'à la notre, qui va rapidement s'avérer dangereux...


Critique : En BD peut-être plus qu'ailleurs, l'homosexualité est un sujet peu abordé, nous rapporte Frank Giroud. « Pour une fois, j'avais envie de raconter une histoire d'amour entre deux hommes. A ma connaissance, et en dehors de l'autobiographie, il n'y en a pas en BD. Je trouve ça dommage. Et tant qu'à faire, autant la situer dans un contexte qui la rende particulièrement difficile ! Qui amène chacun des deux protagonistes à puiser au fond de lui ce qu'il a de plus fort et de meilleur pour s'affirmer face à un environnement qui, en 1916, était encore bien plus hostile et obtus qu'aujourd'hui ». La tendresse masculine est ici abordée sans détour, ce qui est tout à fait appréciable. Néanmoins, Giroud ne passe pas à côté de certains clichés, comme celui de "la joyeuse" efféminée. Manolis, son accent grec et son mauvais français dans la bouche, ses postures souvent très cambrées, sa peau satinée, est d'une beauté très féminine. Comme s'il devait y avoir tout le temps un référent femelle dans un couple homosexuel masculin. Passons outre. Alban Méric, qui n'était qu'un second rôle dans l'histoire de Dora Mars, est ici le sujet de son histoire, qui se déroule en même temps que celle des autres membres du Quintett. Les premiers fils se tendent et se croisent. Le style de Gillon est très différent de celui de Bonin, ce qui a de quoi déstabiliser. On prend quelques pages pour s'y retrouver et comprendre qui est qui. On ne peut pas s'empêcher, lors de scènes rapportées à la fois dans le premier et dans le deuxième volume, d'aller comparer la façon dont les deux dessinateurs ont représenté les événements. Un parallélisme qui n'est pas sans rappeler d'autres séries basées sur les mêmes ressorts comme Vortex. Déjà, rien qu'au bout du deuxième volume, l'alchimie construite par Giroud prend forme. Même si l'histoire d'Alban Méric passionne moins que celle de Dora Mars, on est amusé de mieux comprendre l'attitude de Méric lors de ses rares apparitions dans le premier mouvement et l'on saisit, par cette biographie événementielle en un volume, sa façon de percevoir son entourage et milieu. Le dessin de Gillon ne surprendra aucun des lecteurs du Décalogue. Son style reste le même qu'avec les Conjurés, septième opus de la saga qu'il avait réalisé. Certains seront d'ailleurs même troublés de la ressemblance entre Manolis et Vitrac. Il faut dire que Gillon a une façon bien caractéristique et presque invariable de créer ses visages. Les couleurs d'Hubert (coloriste de Reality Show) atteignent un bon niveau, sans transcender. On ne trouve pas ici le coloriste qui confère aux excellentes planches de Gillon ce qu'il faut d'explosivité et de singularité graphique.

Le croisement des points de vue comme principe fondateur

Frank Giroud continue donc son échappée sur les chemins dangereux de l'expérimentation narrative. Avec Quintett, il pousse au maximum la logique que l'on peut appeler celle du « point de vue ». On a pu découvrir des histoires basées sur la multiplicité des points de vue. Il y a eu le film Elephant et sa caméra embarquée qui faisait se croiser des individus dans les couloirs d'un lycée. Il y a eu aussi les quatre premiers tomes de Vortex qui faisaient se rencontrer et se séparer les deux personnages principaux ; Tess Wood et Campbell. Mais ce principe du point de vue n'a jamais été fondateur et central dans une oeuvre. Avec Quintett, Giroud l'exploite à fond, et il se peut bien que dans quelques années, l'on crie au génie. Plusieurs histoires, plusieurs façons de saisir la réalité et une vérité qui est elle, humainement insaisissable. Un principe de la vie de tous les jours et, sous cette aventure BD, un message sous jacent de tolérance. On ne peut comprendre les mécanismes qui poussent une personne à agir telle qu'elle l'a fait. Pour démontrer cette philosophie, Giroud place peu à peu le lecteur en position d'omniscient. Au fil des albums, le lecteur va se mettre à la place, physiquement, mentalement, par le biais du témoignage autobiographique, de chaque personnage avant de saisir la "vérité vraie" dans son ensemble dans un cinquième tome. On peut lire sur les prospectus de Dupuis une formule qui résume bien le tout : « Quintett : quatre vies, une seule unité de temps et de lieu, deux femmes et deux hommes qui ne comprendront vraiment ce qu'ils ont vécu, que seize ans plus tard, à Paris... ». Le cinquième et dernier mouvement, prévu pour début 2007, sent bon le grand twist final. Un twist qui peut tout casser ou tout élever, qui peut faire de Quintett une expérience ratée ou une perle du neuvième art à la fois expérimentale (sa forme narrative) et commerciale (sa grande distribution).


Force est de constater que Bodoï avait raison, avec sa tonitruante annonce, il y a quelques mois. « Plus fort que le Décalogue », c'est bien l'impression qui nous envahit, une fois la lecture de ces deux premiers tomes achevée. Avec Quintett, Giroud semble exploiter à fond les potentialités de la série à dessinateurs multiples. Le concept élaboré semble plus achevé, plus solide... Vivement La Chute !


Troisième mouvement, Histoire d'Elias Cohen, dessin de Steve Cuzor, parution : février 2006
Quatrième Mouvement : Histoire de Nafsika Vasli, dessin de Jean-Charles Kraehn, parution : été 2006
Cinquième Mouvement : La Chute, dessin de Giulio De Vita, parution : début 2007

A découvrir
Sambre
Sambre
Les Formidables aventures de Lapinot - Tomes 1, 2, 3, 4 et 6
Les Formidables aventures de Lapinot - Tomes 1, 2, 3, 4 et 6
Ligue des Gentlemen Extraordinaires (La) - 1999-2000 - Volume I
Ligue des Gentlemen Extraordinaires (La) - 1999-2000 - Volume I