7.5/10Prosopopus

/ Critique - écrit par riffhifi, le 03/11/2009
Notre verdict : 7.5/10 - Posologie propice (Ecrivez votre critique)

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Un conte noir, étrange et muet, composé par Nicolas de Crécy en 2006 et réédité cette année pour la joie des amateurs de curiosité. Mais qu'est-ce que le Prosopopus ?...

Prosopopée n.f. (gr. Prosôpon, personne, et poieîn, faire). Procédé par lequel l'orateur ou l'écrivain prête la parole à des êtres inanimés, à des morts ou à des absents.

Depuis une bonne dizaine d'années maintenant, Nicolas De Crécy flotte dans l'air, essaimant ses pages de folie entre Casterman, Futuropolis et Dupuis. En 2006,
c'est justement chez ce dernier qu‘il sort le mystérieusement nommé Prosopopus dans la collection Aire Libre. Trois ans plus tard, voilà l'album remis à l'honneur par une nouvelle édition, enrichie de 15 pages de dessins originaux et d'une préface enthousiaste de huit pages écrite par la dessinatrice Laetitia Bianchi.

Mais quid du Prosopopus ? Humain ou animal ? Légende ou réalité ? Heureusement que la préface, alternant régulièrement le lyrique et l'encyclopédique, se fait un devoir de retracer les quelques siècles de connaissances accumulées sur le sujet, expliquant ainsi du même coup les choix faits par l'auteur dans sa représentation du bestiau. Un coup de pot pour le lecteur (bien que les références soient en réalité 100% bidon : le Prosopopus a été créé par de Crécy), parce que la bande dessinée elle-même ne lâche pas la moindre parcelle d'info sur sa propre signification... et pour cause, elle est intégralement muette. Environ 120 pages d'événements étranges et parfois presque surréalistes, privées de dialogues comme d'onomatopées.

L'histoire reste pourtant lisible, au sens où les personnages sont identifiés et leurs allées et venues compréhensibles. Mais l'irruption du rôle-titre, sorte de nounours édenté et fumeur de cigares, lointain cousin du Groquik qui vantait jadis les mérites d'une boisson chocolatée, fait basculer progressivement le récit dans un onirisme qui tutoie la métaphore. Au départ, il n'est question que d'un homme qui en
descend un autre. Celui qui meurt a l'air d'un triste sire, du genre qui se balade avec des bodyguards pour éviter qu'on vienne lui soutirer la mallette de biftons qu'il tient dans ses mains fripées ; mais ce ne sont pas les biftons qui intéressent le tueur, dont la manche ensanglantée n'est que le dernier maillon d'une triste chaîne de déboires. Entre la reconstitution de l'intrigue originelle et les conséquences du meurtre, le Prosopopus vient jouer les arbitres et les traits-d'union.

Derrière la couverture sombre et oppressante, évoquant un univers science-fictionnel déshumanisé, on découvre en réalité un monde filmé à hauteur d'homme, où les sentiments et les émotions du héros sont exacerbés par la présence dingue du monstre, fait de sang, de sperme et de fumée, un ange gardien trash et incontrôlable qui prend la réalité à bras-le-corps, en fait un origami et la lance par la fenêtre. Difficile de résumer en mots une histoire qui se raconte en images, capturant habilement les couleurs de l'angoisse pour les mettre en case. Difficile aussi de prétendre que le récit violent et sibyllin plaira à tout le monde, mais l'univers dépeint a le mérite d'être personnel, et de posséder une véritable force d'évocation.

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