9.5/10Pilules Bleues

/ Critique - écrit par iscarioth, le 04/09/2005
Notre verdict : 9.5/10 - Chef d'oeuvre ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 5 réactions

Pilules Bleues est la plus belle et la plus forte autobiographie qu'un auteur ait offert au neuvième art.

Pilules Bleues est un véritable petit paradoxe. Alors que l'album caracole en tête de tous les sondages critiques et publics sur les meilleurs one-shot de la bande dessinée mondiale, il est introuvable en librairie. On ne se le procure pratiquement que sur commande. Pilules Bleues est un album édité par une petite maison d'édition indépendante : Atrabile. Frederik Peeters a contribué à l'éclosion d'Atrabile, dont il est l'un des premiers actifs. On peut se demander pourquoi Pilules Bleues est devenu une véritable référence alors que l'album a été édité par une maison d'édition à très faible résonance médiatique et commerciale. Pilules Bleues a en fait été d'abord découvert par quelques bédéphiles, qui ont rapidement crié au chef d'oeuvre...

« Epictète n'avait pas le sida... »

Avec Pilules Bleues, Frederik Peeters nous raconte son histoire d'amour avec Cati, une jeune séropositive. L'auteur a passé trois mois de sa vie à s'observer, à penser et à restituer son histoire personnelle sur papier. « Mais ce n'était pas un journal intime, c'était une expérience à rebours, une éponge informe, une étrange apnée de trois mois, un vomi émotionnel » rapporte-t-il. La teneur autobiographique de l'album est extrêmement forte. Contrairement à bien des récits autobiographiquement faussés comme Blankets, Pilules Bleues n'imagine pas les comportements des personnages secondaires en l'absence du héros. Du début à la fin, Frederik Peeters est le sujet du récit. C'est au travers de ses yeux que l'on découvre sa vie. On sent un homme sensible à son entourage, émotif mais aussi très torturé par ses pensées. Le personnage mène une réflexion personnelle et philosophique sur sa vie et sur ceux qui l'entourent. Le sida est au coeur de cette réflexion. Peeters ne tombe pas dans les travers du pathos ou de la simplicité. L'auteur dépeint l'importance des relations humaines face à la maladie : le médecin, à la fois docteur et humain mais aussi l'enfant de Cati, qui déborde d'expressivité. Pilules Bleues parle du sida d'une manière très personnelle et émotive. Même si l'on en apprend sur la maladie, le one-shot n'a rien de didactique ou de préventif. Le travail de Peeters est incomparable à celui de Derib pour Jo, par exemple. On sent bien un travail basé sur les individus, sur le récit personnel.

Universel et rêveur

Pilules Bleues est philosophique et profond. Il évite les simplismes et la moralisation. Si le thème sensible et conducteur de l'album est bien évidemment le sida, Pilules Bleues aborde aussi plusieurs sujets très universels comme l'amour, la confiance en soi et en l'autre, la paternité, l'enfance, l'intimité et la sexualité... On peut aussi apprécier l'album pour ses qualités oniriques : les multiples travellings et les gros plans, accompagnant la narration, sur les objets et les lieux, le découpage, très poétique... A ce niveau, la seule déception est peut-être le pré-final, très déroutant, avec cette balade en mammouth, qui arrive comme un cheveu dans la soupe... Pilules Bleues n'est pas dénué d'humour, c'est aussi ce qui a dérangé les détracteurs de Peeters pour cet album. Parfois absurde (le rhinocéros), cet humour est surtout en rapport avec l'humain et ses réactions, croquées d'une façon très tendre. A la manière d'un Craig Thompson, mais d'une façon moins répétitive, Frederik Peeters n'hésite pas à manier le symbolisme visuel. Il met en image son histoire avec des effets de style subtils et un découpage intelligent.

Le trait, fil conducteur des émotions...

Les vignettes sont souvent assez épurées et lumineuses mais restent torturées par le trait épais de Peeters. Le noir & blanc renforce beaucoup les impressions ponctuelles d'angoisse ou de soulagement. Peeters confère à ses personnages une grande intensité expressive. Les grands yeux de Cati, que l'on devine bleus, subjuguent le lecteur. L'enfant possède lui aussi un regard très impressionnant, exorbité, qui anime le lecteur d'une grande tendresse. Pilules Bleues donne l'impression d'une oeuvre très harmonieuse, dont les différents éléments (mise en page, dialogues, dessin...) sont en parfaite adéquation.


Pilules Bleues est la plus belle et la plus forte autobiographie qu'un auteur ait offert au neuvième art. L'album est cité à de multiples reprises dans les discussions de bédéphiles. Alors que Pilules Bleues n'est paru pour la première fois qu'il y a très peu de temps, en 2001, l'album s'est cristallisé presque immédiatement en une référence. Début 2005, Atrabile en est à la sixième édition de l'album. Pilules Bleues a fait partie des nominés pour le prix Alph Art du meilleur album en 2002 à Angoulême et a remporté à Genève, le prix Rodolphe Töpffer le 1er Décembre 2001, à la date même de la journée de lutte contre le sida.

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