8.5/10Le Peuple des endormis

/ Critique - écrit par iscarioth, le 06/02/2007
Notre verdict : 8.5/10 - Grande aventure... à la sauce Tronchet (Ecrivez votre critique)

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Richaud livre un scénario passionnant, Tronchet investit un domaine dans lequel il excelle : l'humour teinté d'une noirceur jamais déprimante. Une histoire humaniste, un diptyque à lire !

Tronchet aborde un nouveau chapitre dans sa carrière. On l'a connu humoriste, gagman père des prestigieux loosers Raymond Calbuth et Jean-Claude Tergal (l'indétrônable). Plus grinçant encore avec les Damnés de la terre (Pauvres mais fiers !) ou encore La bite à urbain, Tronchet a ensuite changé de registre. En 2003, il commence à publier de nouvelles oeuvres dans la très prestigieuse collection Aire Libre de Dupuis. D'abord Houppeland puis Là bas, sur un scénario d'Anne Sibran. Ce dernier album connaît un très bon succès public et critique, Là bas marque un tournant. On ne change pas une équipe qui gagne, Sibran et Tronchet sortent un nouveau projet commun en 2005, Ma vie en l'air, qui s'avère être une déception. On retrouve Tronchet fin 2006 et début 2007, avec Le peuple des endormis. Un diptyque, toujours chez Aire Libre, qui marque définitivement l'arrivée à maturité et le changement de ton de l'auteur.


Cinquième album de Tronchet pour la collection Aire Libre (collection millésimée, peu d'auteurs peuvent se targuer d'avoir autant réalisé pour elle), Le peuple des endormis nous présente une adaptation d'un roman de Frédéric Richaud, narrant les périples d'un jeune homme du 17ème siècle ballotté par la vie. D'abord élevé au régime de la terreur par une mère conservatrice et sadique, Jean passe ensuite sous la protection de son père, un empailleur, avant de s'embarquer dans un voyage vers le Sénégal. Tronchet colle ici au genre de la grande aventure, avec un album aux nombreuses péripéties, aux lieux et personnages foisonnants, comme l'indique la première de couverture. « Une épopée maritime dans la grande tradition des romans de Stevenson » clame assez justement le communiqué de presse. Dans le ton, pas de couleurs chatoyantes ni de vastes plans paysagers photographiques. On retrouve les coups de pinceaux graisseux et inquiétants de Tronchet, les mêmes qui nous ont fort inquiété sur Ma vie en l'air. Que ce soit dans la pénombre d'une cave brunâtre, dans la fraîcheur d'une matinée portuaire ou la douceur d'une soirée africaine, les visages sont toujours burinés à la suie, fort en caractère et en épaisseur. C'était surtout le scénario qui avait mal contenté sur Ma vie en l'air. Avec Le peuple des endormis, Tronchet met en image une histoire aux antipodes, une histoire plutôt simple et humaine, qui déploie son humour et suscite l'engouement par des personnages hauts en couleur, le Marquis de Dunan en tête.


Les dialogues sont tout à fait soignés : « L'âme se pique d'éternité, quand la nature réclame l'inverse. N'aimez pas les femmes, Jean, mais désirez les comme on désire le soir une nourriture dont on connaît l'issue. Pour le lendemain, donnez à votre corps corruptible la chair périssable qui le sustentera... Variez les plats... » enseigne le Marquis de Dunan. La pensée occidentalo-centrée et ultra-chrétienne de l'époque est pleinement retranscrite. Petit bémol, une monotonie à tendance à s'installer à la lecture, de par l'agencement des planches. Tronchet fonctionne sur le modèle du gaufrier, avec trois lignes de deux cases à presque chaque planche. Les plans sont généralement très serrés, une place assez mince est réservée au décor. L'album et son graphisme reposent en fait bien plus sur les jeux d'ambiance. Le peuple des endormis est une aventure humaniste. Malgré un départ un peu pataud dans les premiers instants du tome un, on s'achemine rapidement, avec le voyage en Afrique, vers de l'aventure chargée en péripétie. Le second tome est tout entier consacré à une course-poursuite pendant laquelle nous est démontrée toute la barbarie occidentale, les colons versant le sang indigène sans remords, pour accomplir leurs caprices. Néanmoins, c'est l'optimisme qui l'emporte. Le marquis de Dunan, brave bonhomme mais entaché des préjugés de son époque, se détourne peu à peu de son piédestal de colonisateur pour découvrir l'humanité dans ce qu'elle a de plus universel.


Reprenant les codes de la grande aventure, Le peuple des endormis est une belle conjonction de talents. Richaud livre un scénario passionnant, Tronchet investit un domaine dans lequel il excelle : l'humour teinté d'une noirceur jamais déprimante. Une histoire humaniste, un diptyque à lire !

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