7.5/10Petite mort en un acte

/ Critique - écrit par athanagor, le 02/11/2009
Notre verdict : 7.5/10 - Rideau (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 3 minute(s) - 1 réaction

Didier Convard s'essaie, avec Eric Adam, à la comédie noire, et pour autant que l'on puisse en juger, il a aussi ce talent.

C'est un matin somme toute normal que celui sur lequel s'ouvre cet ouvrage. La famille Buckenham, digne représentante des plus nobles sujets de sa majesté, prend sa collation matinale en lisant courrier et journal. Mais ce matin, il y a du nouveau. Lady Fiona, ami d'enfance d'Elizabeth (la mère) va se marier pour la sixième fois. Tiens ! Une autre nouvelle ! L'oncle d'Elizabeth, Homère Bandigton, revient aujourd'hui au pays, en provenance d'Afrique du Sud, où il a fait fortune dans le diamant. Il a, selon son message, une nouvelle de la plus haute importance et d'une grande gaieté à communiquer à la famille. Se pourrait-il qu'il soit le Famille...
Famille...
prochain mari de Lady Fiona ? La description du marié que donne la presse correspond en effet. Oh ! Une autre nouvelle ! (Parbleu quelle matinée !) : La famille est ruinée.

Vaste blague loufoque, cette histoire nous emmène dans cette digne famille de nobles Anglais qui, tel un phénix, verra en 24 heures sa soudaine ruine financière se transformer, par le courage et l'obstination de ses membres, en triomphe. Sur un ton tout à fait digne des meilleurs comédies noires, comme Arsenic et vieilles dentelles ou Noblesse oblige dont elle s'inspire visiblement, cette histoire n'hésite pas à affirmer son identité typiquement britannique. Non seulement par son sujet, mais aussi par l'insertion éclairée de soubresauts nonsensiques que n'aurait pas renié le Flying Circus.

Exposant la logique poussée à l'extrême de la noblesse, de ses codes et de ses valeurs, Didier Convard et Eric Adam réussissent une sublime galerie de personnages, aux préoccupations particulières, se résolvant dans un aveuglement profond. C'est cet aveuglement qui constitue le principal ressort comique, placé dans une situation qui ne le permet normalement pas. De ce fait, la situation moralement discutable qui finit par se mettre en place, drapée dans les ors de la noblesse, s'absout elle-même de toute condamnation. Ainsi les membres de la famille commettent l'irréparable, mais ils justifient cela par leur position et leur rang. Le méfait prend alors des allures d'obligation vis-à-vis de la couronne et de ses plus dignes représentant, c'est-à-dire les personnages eux-mêmes. En effet de quel droit laisseraient-ils un si noble nom, si fidèle à la reine, souffrir des affres de la pauvreté. Et quand bien même ils ne seraient pas de fervent défenseur de la couronne, il resterait une question d'idéal. Dans ce cas, le fils, grand admirateur de Marx et de la pensée communiste naissante, se refuse à l'éventualité de trouver un travail pour sauver ... et noblesse d'épée
... et noblesse d'épée
sa famille de la faillite. Il y va d'une question de solidarité envers les masses, le travail étant le fondement de l'aliénation de celles-ci par le capitalisme. D'autres solutions sont donc à trouver.

Traditionnellement coloriste, Paul nous fait ici découvrir un style très typé, chargé de peinture et de fusain, sur des inspirations du début du 20e siècle, surtout pour les visages. Cette illustration texturée et cernée donne à l'ouvrage l'apparence d'un décor de théâtre, où se jouerait ce vaudeville, truffé de rebondissements improbables, de comique de répétition, de portes qui claquent et de personnages caricaturaux. L'enchaînement des scènes et des situations, la présentation et la disposition des impétrants, comme les acteurs d'autant d'actes et de scènes, offre à l'ensemble la fluidité et l'élégante légèreté d'une pièce de Feydeau, avec l'appui d'éléments culturels à l'identité forte, permettant sa transposition dans la perfide Albion. Ainsi de l'évocation des Gondoliers de Gilbert & Sullivan, des toiles de Laura Theresa Alma-Tadema, ou d'un handicap de 11,5 au golf.

Excellente farce très inspirée, dans un style qu'on n'avait pas vu depuis longtemps et qu'on ne reverra malheureusement, et selon toute vraisemblance pas de sitôt (considérant le travail d'écriture si particulier), cette BD ferait, à n'en pas douter, une excellente pièce de théâtre, qui, en attendant d'être montée, fait honneur à son support actuel.

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