9/10Peter Pan

/ Critique - écrit par Xalcor, le 11/06/2007
Notre verdict : 9/10 - Féérique ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 10 minute(s) - 6 réactions

Qui sait quelles sont les origines de Peter Pan, l'éternel enfant ? Régis Loisel nous propose sa version des faits, nous plongeant dans les premières aventures de Peter, petit garçon londonien devenu mythe impérissable.

« Rêve ta vie en couleurs
C'est le secret du bonheur... »
En 1953, les enfants découvrent émerveillés les aventures d'un garçon qui ne veut pas grandir sur grand écran, grâce à l'usine à rêves qu'est Walt Disney. Cette libre adaptation est tirée de l'oeuvre de Sir James Matthew Barrie, qui créa le personnage de Peter Pan en 1902 et publia le roman Peter and Wendy en 1911. Roman, cinéma...restait la bande dessinée, qui n'avait pas encore sa version des aventures du garçon qui, tels Œdipe et Bambi, donna son nom à un syndrome. Et quatorze années seront nécessaires à Régis Loisel (dessinateur de La Quête de l'Oiseau du Temps) pour qu'enfin le neuvième art puisse jouir de son propre Pays Imaginaire.

Sale adulte !

558131.1887, à Londres. Le jeune Peter survit entre sa mère alcoolique et des adultes tous plus pervers les uns que les autres. Seul, le vieux Mr Kundal lui apporte quelque réconfort, lui permettant de s'évader grâce à la lecture. Mais ça ne suffit pas à Peter, dont la haine pour la maturité grandit de jour en jour. Jusqu'à ce qu'une jolie petite fée vienne à lui et l'emmène sur une île mystérieuse. En ces lieux vivent les survivants des monstres issus de l'imagination des enfants, centaures, fées, sirènes, avec le satyre Pan à leur tête. Ils ont fait venir le petit londonien pour qu'il devienne leur chef et les aide à chasser les pirates qui menacent leur survie, et particulièrement le sinistre capitaine des pirates.

Dans le roman fondateur, les aventures de Peter Pan débutent par l'enlèvement de Wendy par le héros éponyme et leurs aventures, leur lutte contre les pirates, et caetera. Loisel n'a absolument pas repris cette trame. Point de Wendy, donc, dans sa bande dessinée, puisqu'il réécrit la Genèse du personnage de Peter, les raisons qui l'ont fait devenir l'éternel enfant volant.

Peter the Ripper

Le roman de Barrie est un livre de gosses, mais pas pour les gosses. Loisel n'a pas changé la donne, et son ouvrage est clairement à déconseiller aux plus menues menottes, car si son style graphique est vivant et souvent lumineux, la morale et les leçons sous-jacentes sont plutôt à placer sous le signe du pessimisme et de la noirceur, voire parfois de la cruauté. Car les enfants peuvent être bien plus cruels que les adultes...
Peter Pan est le récit d'une fin de cycle. L'Île sur laquelle se concentre le débat entre les différents rêves d'enfants - les pirates, les monstres, les indiens - est le dernier refuge de ceux qui refusent l'horreur du monde, l'horreur de Londres, de ses rues mal éclairées, de ses tripots et de ses prostituées.

558132.Si la sexualité n'est pas présente au sens propre dans la série, son ombre plane perpétuellement, vestige de l'aversion de Peter pour les ébats de rues et pour les femmes faciles (« Adulte ! Sale adulte ! »). Ce qui amènera des situations drôles (sa réaction devant le langoureux baiser que lui donne une jeune indienne) ou non (le fait que les cadavres de prostituées foisonnent lors de ses visites à Londres). Un parallèle est d'ailleurs fait entre Jack l'Eventreur et Peter, laissant au lecteur le choix de son opinion : qui est réellement le monstre ? Et qu'a fait la société de Peter ?

Mais plus que tout, c'est la mémoire qui est au centre du récit de Loisel, les souvenirs, et leurs implications. Et si Peter est choisi par Clochette pour devenir le chef des monstres, c'est parce qu'il est le seul à savoir donner autant de puissance à son imagination, au point que la vérité en vient à être transformée - sait-il toujours à la fin du récit que sa mère était une horrible femme ? A ce sujet, la fin du récit est d'un pessimisme des plus profonds, et l'on comprend que l'oubli peut mener à la même folie que la connaissance.

Souriez, vous êtes dessinés.

558129.Alors Peter Pan, récit pour maniaco-dépressifs en manque de matière à broyer du noir ? Surtout pas. L'essentiel du temps que l'on passe plongé dans la bande dessinée est sous le signe du sourire, ou du rire. Cela grâce à la magnifique galerie de personnages que nous propose Loisel.

Peter est un enfant plein de défauts, mais il est toujours un enfant, et il n'a pas perdu toute son innocence - y compris lorsque la jolie Lys Tigré le poursuit de ses ardeurs. Crochet est un pirate de foire, cruel et ridicule, au point de pleurer à la vue de son propre sang. A ces deux centres d'intérêt s'ajoutent des pirates risibles - Mouche en tête - des enfants plus ou moins comiques, et, surtout, le personnage de Clochette, véritable incarnation de la possessivité, et qui s'escrimera à ce que rien de féminin n'approche à moins de cinq mètres de Peter.

Clochette est d'ailleurs devenue le véritable symbole de la série, si ce n'est celui de Loisel, supplantant jusqu'à la plantureuse Pélisse. Cela tient à son caractère tout autant qu'à ses rondeurs : si elle est jalouse et rancunière, elle n'en demeure pas moins coquette et amoureuse, incarnation de la féminité selon l'auteur.

Tome à Tome

Londres

Résumé au début de la critique

558128.L'album essentiel, fort logiquement, tout ce qui aura lieu dans les cinq Tomes suivants découlera des implications de ce premier opus. Et ceux qui ont ouvert Londres en se voyant atterrir directement dans le Pays Imaginaire devront prendre leur mal en patience : ce n'est qu'après quarante pages que l'on se pose enfin sur le lieu de nos rêves. Avant cela, en suivant Peter, on aura à loisir pu haïr cette horrible ville et respecter la grandeur d'âme de Mr Kundal, peut-être le seul « bon » personnage de la bande dessinée - avec Picou. Et, comme le héros, on aura été pris de l'envie de partir, de quitter ces ruelles sombres pour un endroit plus lumineux.

Loisel joue avec le lecteur comme il joue avec son personnage dans ce premier tome, véritable coup de maître, même si le coup de crayon est encore approximatif. Déjà perce l'ambiguïté de Peter, la haine qui le dévore et qu'il finira - peut-être ? - par exprimer d'une terrible façon. La cruauté du capitaine est dévoilée, ainsi que le fondement de l'intrigue : la préservation de l'imaginaire enfantin à travers la lutte contre les pirates, la véritable quête qui échoit au jeune garçon.

Opikanoba

Au lieu des monstres qu'il doit aider, Peter atterrit sur le bateau du capitaine Crochet, et trouve tout à fait excitant de devenir un pirate. Il faudra pour le mener à son véritable but toute l'ingéniosité de Pan, le satyre, qui petit à petit parvient à gagner la confiance de Peter. Mais lors de leur fuite, ils se retrouvent au milieu de l'Opikanoba, un endroit mystérieux qui met ceux qui y pénètrent face à leurs pires phobies

558127.Cet album est celui de l'introspection, de la plongée dans les méandres de la pensée de Peter. On le découvre tantôt puéril, « jouant » au pirate, tantôt rusé, quand il convient de fausser compagnie à ses premiers compagnons, mais surtout, on se rend compte, à travers la traversée de l'Opikanoba, que, si jeune, il est déjà plein de haine et d'amertume, ce qui d'ailleurs permettra de le sauver des griffes du lieu hanté.
On en apprend un peu plus sur la personnalité de la petite Clochette, grâce à Pan : « Tu sais, avec les femmes, on a toujours quelque chose à se faire pardonner ». Peter n'aura pas une vie facile lorsqu'il sera question de traiter avec la fée, mais quoi qu'il arrive, elle sera toujours là pour lui, brûlant d'un amour absolument exclusif. Elle sera la gardienne de la « pureté » de Peter, quel qu'en soit le prix.
Le trait de Loisel se précise, mais n'atteint pas encore sa forme définitive, bien que certaines figures soient parvenues à maturité, notamment celle du capitaine, que l'on découvre vulnérable et impitoyable.

Tempête

Les pirates continuent à rôder autour de l'île, attirés par de prétendus trésors. Il faut les faire partir. Peter, propulsé chef des créatures imaginaires, imagine un stratagème pour les éloigner : leur offrir le contenu des épaves qui tapissent le littoral. La sirène Poteline, qui s'est offerte à Crochet et est en cela responsable de sa présence, va appâter le capitaine.

558126.Tempête est bien plus narratif que les deux ouvrages le précédant, mais des évènements primordiaux y sont contés, en particulier la rupture brutale et définitive de Peter avec tout ce qui le rattache à Londres : la maladie de Kundal et surtout la mort de sa mère.
Les raisons du déclin du Pays Imaginaire sont données, richesse, pouvoir et puissance, tout ce à quoi aspirent les habitants de la ville et à laquelle leur perversité ne donnera jamais accès. Et, surtout, la figure diabolique de Crochet s'étoffe : non content de tuer pour le plaisir, il est le seul à savoir charmer les sirènes, et c'est pour cette raison qu'il est au courant de l'existence du trésor.

Le dessin de Loisel est encore plus proche de sa version définitive, sans l'atteindre tout à fait. Il est important de préciser que même si leur évolution n'est pas achevée, les planches sont déjà splendides - comme elles le sont depuis le tome 1. Ces différences ne sont pas malvenues : le graphisme évolue en même temps que le héros.

Mains Rouges

558125.Peter a ôté la balle qui avait atteint Pan grâce aux instruments de Monsieur Kundal. Mais la blessure s'infecte, et le satyre meurt. Peter se considère comme responsable du décès de son ami, et tente de détruire cette main qu'il a oublié de laver avant d'opérer. Il sera guéri par Lys Tigré, et il faudra l'intervention de Clochette pour qu'il cesse de se sentir coupable. Sa haine va se reporter de bien sinistre manière sur l'auteur du coup de feu...

Vous aviez noté que le capitaine Crochet n'avait jusque là pas de nom, sinon celui de « Capitaine ». Ce n'est que dans ce quatrième tome qu'il perd sa main, « aidé » par la colère de Peter, après la terrible question « Capitaine... êtes-vous gaucher ou droitier ? ».
L'ouvrage est essentiellement tourné autour du sentiment de culpabilité de Peter, qui amènera par la suite la naissance (enfin !) de Peter Pan sous sa forme définitive. Une Génèse placée sous le signe de la mort et de la vengeance.

Loisel a finalement trouvé un dessin « définitif », et il n'en changera pas jusqu'au tome six, bien qu'il soit pour lui difficile de parler de « ne pas changer », car chaque nouvelle occurrence d'un personnage permet de le voir sous un nouvel angle.

Crochet

Crochet a perdu une main, mais il a survécu, et son désir de vengeance est plus grand que jamais. Pour ne pas être trop seul, Peter a été chercher des renforts, les orphelins de Londres, agrémentés de Rose et de son petit frère Picou, et est devenu leur chef.

558124.Le rythme du récit diminue nettement dans ce cinquième opus, qui est à considérer comme une préparation, un prémisse à l'horreur du sixième. Le calme se met à régner, les pirates paraissent moins dangereux, et les enfants, sous la conduite de Rose, semblent se complaire dans une paresse de bon aloi. Les premiers signes de la malédiction de l'île se font sentir : tous ou presque ont oublié l'existence de Pan. Et Peter montre un visage de plus en plus insensible, n'éprouvant rien à la mort de Monsieur Kundal, la seule personne qui n'ait jamais pris soin de lui.
Et une rivalité naît entre Rose et Clochette pour le « contrôle » de Peter...

Peut-être le tome que l'on pourrait considérer comme le moins bon de la série, car plus attentiste, moins porté à la fois sur l'action et l'introspection. Mais il est en réalité une fausse fin, le calme avant (et après) la tempête. Implacablement, tous les ingrédients du drame se mettent en place...

Destins

558123.Clochette est décidée à récupérer Peter. Pour cela, elle va mener Rose dans un piège machiavélique. La mort de sa soeur rendra Picou complètement fou, et achèvera la déshumanisation de Peter, qui n'éprouvera aucun remords à abandonner le tout petit garçon au beau milieu de Londres, cette ville qu'il hait tant.

Tant au propre qu'au figuré, cet album est noir. Les ombres sont omniprésentes, alors qu'elles n'étaient que sporadiques auparavant. Mais ce qui domine est le malaise, devant la perversité de la fée Clochette, si innocente à première vue, devant l'horreur du traitement réservé à Picou, et devant le doute...et si ce n'était pas ce Jack qui éventrait les prostituées ?

Loisel est au sommet de son art. L'album a été décrié, car trop noir, mais la cruauté était tellement présente en sous-main dans les cinq premiers ouvrages qu'il fallait bien qu'elle explose au grand jour, à un moment ou l'autre. Du reste, peut-on en vouloir à Clochette ? Rose n'était-elle pas insupportable, avec sa manie de vivre sur l'Île comme on vit à Londres, et de se considérer comme la mère de tous les enfants ? Clochette sait-elle encore, lorsqu'elle revient enfin vers Peter, qu'elle a sciemment provoqué la mort de Rose ? Sans doute pas, car dans le Pays Imaginaire, tout s'oublie, les mémoires s'effacent, sauf pour le pauvre Picou, qui par son retour à Londres est condamné à garder la mort de sa soeur gravée dans sa mémoire. Et pour nous, qui comprenons que le passage à l'âge adulte n'est pas un plaisir, mais une nécessité, et que la lutte pour demeurer en enfance mène à bien des tragédies.

Alors, pour ne pas finir en lamentable adulte...

Régis Loisel nous sert un véritable chef d'oeuvre à travers ce cycle de Peter Pan. Son trait alerte et toujours en mouvement, léger et souvent lumineux, contraste avec la tristesse et la mélancolie du récit. Une réécriture très libre, mais encore plus intéressante, qui jette un autre regard sur ce que la plupart d'entre nous considérons comme un simple conte pour enfants. Une épopée dont la puissance et la qualité ne seront que rarement égalées. L'ouvrage de référence d'un auteur de référence, sorte de consécration pour Loisel qui jusque là était reconnu essentiellement pour ses talents de dessinateur. Grâce à Peter Pan, on comprend que sa sensibilité le place parmi les très grands de la bande dessinée.

Tome 1 : Londres (1990)
Tome 2 : Opikanoba (1992)
Tome 3 : Tempête (1994)
Tome 4 : Mains Rouges (1996)
Tome 5 : Crochet (2001)
Tome 6 : Destins (2004)

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