L'histoire racontée dans Pedro et moi est une histoire véritable. Pedro Zamora a vraiment existé, il a vraiment été une icône du mouvement gay et l'une des premières figures préventives luttant contre le virus du sida. Pedro et moi raconte une histoire que Judd Winick, l'auteur, a vécue par lui-même. Il s'agit à la fois d'un drame touchant, intelligemment mis en image et structuré, et d'un témoignage. Dans les années quatre-vingt-dix, Judd Winick, dessinateur BD, pour donner un petit coup de pouce à sa carrière, décide de participer à un reality show, The real world. Plusieurs mois à vivre en collocation avec six individus dont Pedro, homosexuel, séropositif et militant. Judd Winick tombe très rapidement sous le charme de Pedro, dont le charisme a marqué des existences. Pedro and me raconte cette histoire d'amitié entre deux hommes. Si le centre narratif est bien Judd Winick, la figure de proue, le véritable "héros", est sans conteste Pedro Zamora, martyre du sida, magnifié de son vivant comme dans son agonie par l'auteur. Pedro est un personnage symbolique. Il incarne la beauté et l'humanisme, s'éteignant à petit feu, rongés par la maladie.
A forte teneur pédagogique
L'album est assez clairement structuré. Le premier tiers est une biographie croisée des deux amis avant leur rencontre : la vie et le parcours de Judd et Pedro. Le deuxième tiers explique la découverte de l'autre et le développement des sentiments d'amitié. Enfin, la troisième et dernière partie met en scène la lente agonie du condamné, la décrépitude physique et mentale. Un final dramatique inévitable, que l'on retrouve dans toutes les oeuvres traitant du thème. Pedro et moi a une valeur pédagogique forte. L'album explique ce que provoque le VIH sur le corps et l'esprit. Immunodéficience acquise, lymphocytes, leuco-encéphalopathie... Tous ces termes, tellement abstraits quand ils sont couchés sur une note explicative, revêtent un sens nouveau, une fois expliqués concrètement dans ce cas précis. La bande dessinée est comme tout autre support de fiction : le roman, le cinéma, la télévision... Elle met encore trop peu en avant des histoires de maladies et de handicap, quelque soit le ton employé. Pedro et moi est un contre-exemple à féliciter. Autre point positif à ce niveau, Pedro et moi témoigne d'une période de l'histoire où le sida n'était pas suffisamment considéré ni compris. Les cours préventifs avaient pour effet de désinformer la population, en ciblant et en stigmatisant une minorité de marginaux. Ceux qui vivent leur jeunesse dans les années 2000 ont toujours connu une réelle information autour du VIH, ce qui n'a pas été le cas pour les générations précédentes, dont certains individus ont pu se sentir grandement lésés.
Des questions sur l'honnêteté et la solennité
En se renseignant un peu sur l'origine de Pedro et moi, et sur sa genèse états-unienne, on peut être surpris. Tout d'abord, sa couverture originale, clinquante, de très mauvais goût, qui tente de nous vendre l'ouvrage comme une immondice people. Ensuite, en se documentant sur la popularité de The real world : San Francisco, on comprend toute l'impact médiatique et la soudaine célébrité dont ont bénéficié les personnages. D'un américain à un français, la perception de l'album est donc toute autre. Le français croira presque à la fausse autobio, tandis que l'américain connaîtra, avant même d'ouvrir l'album, une grande partie de l'histoire et des personnages. Pointé du doigt sur Aaablog, l'éditeur de Ca et là répond à certaines accusations en ces termes : « Pour information, Judd Winick n'a aucunement tenté de surfer sur la vague en réalisant ce livre puisqu'il a été publié six ans après la mort de Pedro. Par ailleurs, on peut difficilement le taxer d'opportunisme quand on connaît son engagement dans la lutte contre le sida et contre toutes les formes de discriminations envers les homosexuels ». Cet argument sur le fond de l'album écarté, certains lecteurs pourront tout de même être agacés par le ton employé : dramatique diront les premiers, débordant de pathos préféreront les autres. Il faut dire que le dernier tiers de l'album, consacré à l'agonie de Pedro, donne dans une solennité très chère à beaucoup de fictions américaines tel Philadelphia de Jonathan Demme, par exemple. On adhère ou pas, comme on le dit souvent...
L'emportement du cartoonist
Judd Winick excelle dans la mise en image et en cadre de sa pensée. L'auteur ne perd jamais ses lecteurs dans sa façon de faire s'enchaîner les vignettes ou de placer ses encadrés narratifs. Cette fluidité rend la lecture facile, appréciable. L'expressivité des personnages est forte, tirant sur l'exagération, la caricature. L'espace réservé au visage est en disproportion avec celui réservé au corps, comme dans tous les dessins satiriques. Les personnages de Judd et Pedro sont difficiles à différencier dans un premier temps. Et pour cause, l'auteur ne les caricature pas. Il tente une représentation fidèle, qui se fourvoie dans la neutralité. Nos deux beaux jeunes hommes diffèrent très nettement de la plupart des autres personnages, que l'on grossit et que l'on rend hideux à mesure de leur éloignement idéologique (les réactionnaires page 169). Comme beaucoup de dessinateurs à visages, Winick peine avec les arrière-plans, les décors, qui ne revêtent jamais d'importance mais sur lesquels il nous arrive tout de même de relever des erreurs de perspective.
Pedro et moi est un ouvrage de référence de par son contenu et sa portée. Son impact émotionnel varie cependant énormément d'un lecteur à l'autre. A lire.
iscarioth []

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