S'il est une série qui a fait date dans l'histoire de la BD franco-belge, c'est sans doute celle dont il s'agit ici, à savoir Les Passagers du vent. Un titre qui fait rêver, et dont l'ouvrage correspondant tient toutes les promesses. En 1979, François Bourgeon publie dans le magazine Circus les débuts d'une aventure telle qu'on n'en avait jamais vue dans le monde de la bande dessinée : un travail minutieux, documenté, un dessin qui révèle un profond souci du détail, un scénario en béton armé qui ne laisse aucun répit au lecteur... De l'avis général, Les Passagers du vent est une série culte de la bande dessinée, et a grandement contribué à asseoir son statut de neuvième art.

Première particularité de cette bande-dessinée qui ne doit pas manquer d'attirer l'attention : le héros en est en fait... une héroïne. Isa, jeune fille de haute naissance dont l'identité a été usurpée, évolue dans un XVIIIe siècle qui n'a pas encore inventé le mot « féminisme » comme une anguille dans un banc de requins-marteaux (n'ayant aucune notion d'ichtyologie, on ne garantira pas l'exactitude de cette comparaison), ou comme un caméléon en milieu hostile : c'est habillée en homme qu'on la découvre sur la couverture du premier tome, dans lequel - exposition in medias res oblige - on se retrouve catapulté en pleine mer et où il ne faut pas plus de deux pages pour avoir un premier cadavre de marin sur les bras - et sachez-le, ce ne sera pas le dernier.
On n'apprendra que bien plus tard les raisons de la présence d'Isa sur ce même bateau, après avoir eu tout le loisir d'assister à sa rencontre avec Hoel, marin de l'équipage qui deviendra bientôt le deuxième personnage principal de l'histoire (et qui tombera bien entendu amoureux d'Isa, qui le lui rendra bien ; ouf, sauvés). Les deux autres personnages principaux, le couple anglais formé par Mary et John, ne feront leur apparition que dans le deuxième tome. Ce qui caractérise en premier lieu les deux héroïnes, aux caractères par ailleurs bien différenciés, c'est cette très grande liberté dont elles se dotent, la première en n'hésitant pas à s'habiller en homme et à manier toutes sortes d'armes à feu, la seconde par ses mœurs pour le moins... dissolues. La force de caractère dont elles font preuve dans l'univers machiste qui les entoure ne peut que les rendre attachantes, d'autant plus qu'elles ne manquent pas d'humour, ni de charmes (généreusement dévoilés tout au long des 5 tomes de la série, qui ne tombe pourtant jamais dans le racoleur ou le vulgaire).

Résumer l'intrigue qui sous-tend le récit n'a que peu d'intérêt : complexe, ramifiée mais parfaitement articulée, celle-ci permet surtout à l'auteur de balader ses personnages tout d'abord en France et en Grande-Bretagne, puis dans un long et éprouvant voyage dicté par les impératifs du commerce triangulaire, avec son lot de paysages somptueux, de mutineries et d'horreurs sans nom subies par les esclaves noirs. Non contente d'avoir déjà tout compris à l'égalité des sexes, Isa se révèle être une fervente défenseur(e ? euse ?) de la cause des esclaves, dans un monde où l'exploitation et la torture de ceux-ci semble aller de soi. Mais fort heureusement, François Bourgeon s'est bien gardé de faire de son personnage une sainte ou une super héroïne : utopiste, révoltée, impulsive, Isa commet des erreurs et se heurte parfois durement à la réalité de son monde.
Un monde dépeint avec tout le réalisme que l'on peut imaginer, tant au niveau du dessin, qui reproduit minutieusement l'architecture des navires de l'époque (un régal pour les yeux) et ses codes vestimentaires, que de la précision historique, qui laisse deviner un travail extrêmement fouillé et documenté. Mais là où Bourgeon fait très fort, c'est qu'au lieu de servir un récit qui s'en tiendrait sèchement aux faits et à la réalité brute, l'auteur lui injecte une énorme dose de romanesque et d'aventure, et même des relents de magie et de sorcellerie ; le tout humanisé par des personnages aux caractères bien trempés et très soignés. Du prêtre qui a mis au placard ses espoirs d'évangélisation des tribus africaines au profit de l'étude de leur propre religion, au colon blanc arrogant, dominateur, cruel et pervers, les personnages que Bourgeon place sur la route de ses héros ont tous un relief et une... saveur bien particulière.

Le texte, relativement foisonnant et merveilleusement bien écrit, se boit comme du petit lait : les dialogues sonnent juste, les répliques piquantes pleuvent, l'humour est omniprésent, et le langage délicieusement châtié alterne avec les expressions des marins, pas piquées des vers et franchement pittoresques. Pour un peu, on sentirait presque la brise marine nous souffler dans les cheveux et leurs chansons nous résonner dans les oreilles. Le dessin, quant à lui, servi par une très belle mise en couleur, ne cache rien : ni les blessures en tous genres, ni les abominations subies par les uns et les autres. Car oui, Les Passagers du vent est un récit aussi violent qu'il est réaliste, où l'hémoglobine coule à flots, où la douleur prend mille et un visages, et dont aucune exagération, aucun second degré ne vient atténuer l'impact. Les morts ne se comptent même plus, et pourtant le message délivré par l'ouvrage est tout sauf pessimiste ou désespéré : c'est au contraire une exhortation à lutter contre l'injustice, à s'accrocher à la vie avec rage, et à l'affronter avec un courage toujours renouvelé. Un message qui trouve tout son sens dans la sublime dernière page du dernier tome.
Avis général ou pas, la lecture des Passagers du vent, même pour le profane qui ne se doute pas de l'aura qui entoure cette vénérable série, a de quoi donner envie de sauter partout sous l'effet conjugué de l'enthousiasme et de l'énergie qu'elle procure. Parcouru d'un bout à l'autre par un formidable souffle épique et par un vent de modernité qui font plaisir à voir et à lire, Les Passagers du vent est le récit d'aventure par excellence, celui qui fait voyager, qui fait rêver, qui donne à penser et surtout l'envie de se retrouver catapulté au XVIIIe siècle, d'embarquer sur le premier navire venu et de prendre la mer sans plus attendre. Pour devenir à son tour, enfin, un passager du vent...
Tome 1 - La fille sous la dunette (1980)
Tome 2 - Le ponton (1980)
Tome 3 - Le comptoir de Juda (1981)
Tome 4 - L'heure du serpent (1982)
Tome 5 - Le bois d'ébène (1984)
Danorah []

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