9/10Partie de chasse

/ Critique - écrit par iscarioth, le 18/02/2005
Notre verdict : 9/10 - Historique (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 5 minute(s) - 3 réactions

Plus qu'un témoignage, Partie de Chasse est une formidable prédiction de l'explosion du bloc de l'Est.

C'est ensemble que Pierre Christin et Enki Bilal se sont révélés au public, dans les années soixante-dix. De leur rencontre va naître l'une des plus importantes équipées de la bande dessinée franco-belge. Le tandem se révéle véritablement au grand public en 1979 avec la publication de leur premier grand one-shot politique et historique : Les phalanges de l'ordre noir. L'album est classé onzième du référendum de Lire des 20 meilleurs livres de l'année. Pour la première fois, une BD rentre dans un grand palmarès « littéraire ». Quatre ans plus tard, Christin et Bilal enfoncent le clou avec Partie de Chasse. Encore une fois, le public est au rendez-vous. Pendant ces mêmes années, Bourgeon livre ses Passagers du vent. Ca y est, la bande dessinée est un art, plus personne n'en doute.

L'histoire

Un vieux révolutionnaire russe invite ses anciens compagnons à une partie de chasse. Au travers du récit, c'est toute la décrépitude d'un monde communiste ensanglanté et meurtri qui va nous être montrée. Nous sommes à six années de la chute du mur de Berlin.

La BD noire du communisme

Les crimes du socialisme à l'Est sont bien trop souvent écartés des histoires que l'on aime lire, raconter ou enseigner. Dans l'introduction du Livre noir du Communisme, un des rares ouvrages sur le sujet, Stéphane Courtois révéle ce curieux parallèle : « Les régimes communistes ont commis des crimes concernant environ 100 millions de personnes, contre environ 25 millions de personnes au nazisme ». Alors que les témoignages, films et romans ne manquent pas sur le nazisme, on parle assez peu du « génocide de classe » commis à l'Est. Partie de Chasse est une bande dessinée qui s'attaque à ce tabou (bien plus fort en 1983 qu'aujourd'hui). Avec talent, Bilal et Christin s'attaquent à des sujets que les manuels ne font qu'effleurer : les purges, l'élimination systématique des opposants au communisme, la chasse aux trotskystes, le Kominform, le printemps de Prague écrasé sous les chars russes, le massacre des paysans résistants à la collectivisation... Partie de chasse , bande dessinée longue de quatre-vingt-huit pages est parsemée d'images relatant des horreurs du communisme étatique à l'Est. C'est sans ménagement que les auteurs nous plongent, par flashbacks, dans un passé fait de répressions, de crimes et de terreurs.

Citizen Christin

Très justement, Libération a commenté la sortie de l'album en ces mots : « La B.D. a son Citizen Kane : Partie de Chasse ». La construction des deux oeuvres est en effet associable. Dans Citizen Kane, film culte d'Orson Welles, le dernier mot prononcé par un richissime homme d'affaires américain va justifier une enquête qui va être livrée, sous forme de témoignages en flashbacks, au spectateur. Les dernières paroles du défunt ne sont en fait qu'un prétexte pour fouiller le passé d'un homme hors du commun. On peut, développant les paroles de Libération, faire le parallèle. La partie de chasse n'est qu'un prétexte pour tous ces anciens dignitaires de la Russie soviétique, un prétexte pour remonter dans le passé ensanglanté d'un continent meurtri par une idéologie fratricide. Epurée de tous ses retours en arrière, Partie de Chasse est diminuée de moitié. On le sent bien à certains moments du récit, les événements qui rythment le séjour des vieux « camarades » ne sont amenés que dans le but d'effectuer de nombreux flashbacks.

Le socialisme réel

Les personnages présentés dans Partie de Chasse sont fictifs. Ils n'ont jamais existé mais, comme souvent, représentent une réalité. Les personnages réunis pour la Partie de Chasse forment la nouvelle élite, la nouvelle aristocratie mise en place par le régime communiste. Implicitement, toute l'absurdité du principe d'abolition des classes est dénoncée: les têtes dirigeantes tombées, c'est une nouvelle élite qui vient se vautrer dans les fauteuils des chefs. Ces hauts dignitaires, ces « camarades » ne cachent pas leur désillusion, ils l'expriment même avec ironie : « cet excellent caviar rapporté de la grande patrie du socialisme réel». Ces vieux compagnons usés rappellent beaucoup l'équipe de terroristes du troisième âge mise en scène pour Les Phalanges de l'ordre noir, réalisées quelques années plus tôt. Deux grands thèmes sont communs aux deux BD, réalisées en quatre ans d'intervalle : la vieillesse et les déchirements idéologiques. Les lecteurs des Phalanges de l'ordre noir pourront retrouver les visages rongés, fatigués, ridés à l'extrême, si typiques du dessin de Bilal.

Plus crasseux que jamais

En tombant sur Partie de Chasse, on reconnaît à coup sûr, et au premier coup d'oeil, la patte d'Enki Bilal. Son style plein de décrépitudes va bien avec cette histoire politique nauséeuse. Chez Bilal, pas un mur sans fissures, pas une rue sans tâche, pas un visage épargné par le temps. Même les arbres s'effritent d'une manière inconsidérée. Ce délabrement perpétuel dans l'environnement graphique de l'auteur provient de son enfance passée en Yougoslavie. Le stoïcisme et la pâleur des visages rappellent un corps en décomposition. Les tons utilisés sont extrêmement froids. Véritablement, avec Partie de Chasse, Bilal est au sommet de son art. Bien des planches de l'album méritent qu'on s'y attarde. Comme face à un grand tableau, on prend du recul, on se rapproche, on scrute les effets de couleurs, on reste béat d'admiration face à des vignettes chargées en onirisme graphique. Chez Bilal, et c'est encore trop rare dans le monde de la bande dessinée, la couleur n'est pas utilisée comme un complément plaisant mais comme un effet moteur, générateur d'émotions. C'est aussi grâce à la couleur que le lecteur de Partie de Chasse est véritablement embaumé par une ambiance crasseuse, brumeuse et malsaine.

Signalons deux bémols. La lecture de Partie de Chasse nécessite, pour une pleine compréhension, des bases en histoire contemporaine. Autre point, certains passages sont typographiés en russe. La lecture de cette bande dessinée sera un véritable régal pour les russophones. Ces derniers pourront saisir toutes les subtilités de l'album, notamment le contenu des affiches de propagande.


Partie de Chasse
présente le double intérêt d'être un album qui fait date dans l'histoire du neuvième art, révélant un tandem au firmament et d'être une oeuvre de conscience, de réflexion et de recueil. Plus qu'un témoignage, Partie de Chasse est une formidable prédiction de l'explosion du bloc de l'Est.

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