8/10Mortepierre -

/ Critique - écrit par iscarioth, le 20/02/2005
Notre verdict : 8/10 - Fortement déconseillé aux âmes sensibles (Ecrivez votre critique)

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Mortepierre est un archétype de la BD dite « médiévale ». La série investit toutes les caractéristiques du genre en en réexploitant au maximum les potentialités.

L'histoire

Florie, jeune paysanne rousse, part à la recherche de sa soeur, enlevée par le tyran local. La juvénile et plantureuse jeune fille ne tarde pas à se découvrir des pouvoirs de sorcière. Sur le chemin de sa quête, elle est épaulée par son bien-aimé de bûcheron Garin et par d'autres compagnons rencontrés en route...


Sex and Violence

mortepierre_t02_s_big_s__1_250.C'est assez flagrant en ouvrant le premier tome, Mortepierre est une BD du genre médiéval. Tant scénaristiquement que graphiquement, la série relève de ce genre déjà puissamment investi par des auteurs comme Mitton (Chroniques Barbares, Les Survivants de l'Atlantique) ou Durand (Foc). Principale caractéristique de cette catégorie de BD, la violence. On peut même dire que la violence est le maître mot de ce genre d'exercice. La violence s'exprime ici sous toutes ses formes : verbales, visuelles, physiques et sexuelles. Chaque tome est parsemé de viols ou tentatives de viol sur l'héroïne. Il est rare que quelques pages se passent sans une allusion au sexe. On retrouve là une des caractéristiques du genre. En ouvrant Foc, bande dessinée qui fait figure d'archétype du genre, et en parcourant les premières pages, on est témoin du viol d'une jeune femme par des soldats crasseux, qui finissent par lui coudre le sexe avant de le brûler. Dans Mortepierre, on n'atteint pas ce degré d'horreur, mais la série fait aussi fort dans le domaine du sanglant. A de nombreux moments, ce que l'on voit dans Mortepierre nous rappelle quelques classiques du genre gore au cinéma. Les morts sortant de terre ne sont pas sans rappeler Le retour des morts vivants et ses séquelles, les énucléations et tortures d'animaux peuvent faire penser à des classiques italiens tels que Cannibal Ferox et d'autres empalements nous amènent à penser au cultissime et non moins traumatisant Cannibal Holocaust. Vous êtes prévenu, Mortepierre ne fait pas dans la dentelle. Pour profiter de la série, il faut savoir la lire comme on regarde un film gore, avec détachement et humour.

Un Moyen Age fantasmé

mortepierre_t03_s_big_s__1_250.Avec humour, c'est comme cela qu'il faut lire Mortepierre, mais c'est aussi comme cela que la série a été réalisée. Mortepierre, comme toute bonne série médiévale qui se respecte, nous plonge dans un Moyen Age fantasmé, fait de massacres, de sorcellerie, de chevaliers justiciers, de piloris... Mortepierre nous emmène dans un Moyen Age où la Grande Inquisition fait régner la terreur chez les paysans et dans lequel les seigneurs ont droit de cuissage sur leurs petites gens. Des clichés habituels véhiculés autour du Millénaire obscur qui accentuent cet aspect irréaliste et caricatural très plaisant. Les dialogues insistent démesurément sur le médiévalisme des personnages, pour susciter le rire ou le sourire. Les planches sont souvent pourvues d'astérisques qui viennent nous expliquer tel ou tel terme patoisant ou d'époque. C'est véritablement jouissif de parcourir les dialogues de ce Mortepierre qui n'a rien à envier, dans ce domaine, à des classiques comme Les Compagnons du Crépuscule de Bourgeon. Malgré tous ces faits, Mortepierre reste souvent perçue et identifiée comme une BD d'Héroïc-Fantasy. C'est une erreur. L'Héroïc Fantasy se propose de créer un monde à part, fait, géographiquement et ethnologiquement, d'entières fictions. Même si Mortepierre, comme toute autre BD dite « médiévale », incorpore dans son intrigue des éléments fantastiques, elle ne peut pas être ramenée au genre HF puisqu'elle se réfère à une époque et à un lieu bien de notre monde. Mortepierre présente des personnages vivant dans l'Occident chrétien, du temps du servage, très certainement à l'époque du Bas Moyen Age (XI-XIVème siècle).

Une Originalité

mortepierre_t04_s_big_s__1_250.Même si Mortepierre est une BD de genre, la série est tout sauf banale. Elle se distingue par une intrigue amoureuse très surprenante et complexe. En comparant la situation de départ, avec l'amorce de la Quête, et les résultats à l'arrivée, en refermant le quatrième tome, on se dit que Mortepierre évite l'écueil ronflant du « happy end », qui vient entacher bien des productions. En fait, rien ne se passe comme le lecteur aurait pu le prévoir. Sans improbable retournement de situation, Mortepierre nous amène vers une fin amère, se gardant bien d'assouvir les envies et fantasmes des lecteurs. Au dénouement, aucun des objectifs fixés d'une manière tacite au début du récit n'ont été atteint. On est face à une grande originalité, au sein même d'un genre très codifié. Autre remarquable figure d'exception : l'héroïne. Florie est peu habituelle. Tarvel ne tombe pas dans l'écueil habituel et, malgré les apparences, ne fait pas de son héroïne une simple femme-objet comme dans de nombreuses séries comme Sillage. Dans Mortepierre, c'est l'héroïne qui pense, que l'on voit penser, c'est elle qui, par son intelligence, son bon sens et sa magie, mène le récit. Elle prend les décisions. Son homme, Garin, est bien souvent impuissant face à elle. On le voit pleurer, c'est lui qui est en position de dépendant et c'est bien l'héroïne qui impose ses choix. Tout l'inverse d'une série comme Thorgal, par exemple. Certes, Florie semble tout droit sortie d'un film de Russ Meyer, avec ses hanches disproportionnées et ses protubérances mammaires, mais le corps des hommes, dans Mortepierre, même s'il est moins exposé, est tout aussi fantasmé (des pectoraux saillants et des abdominaux explosés). Non sans humour, Tarvel s'explique sur le physique de son héroïne dans l'une de ses rares interviews : « Dans mes scénarios, je ne donne jamais de précision sur la taille des appâts mammaires des héroïnes, le dessinateur les dessine comme il le ressent. Dans Mortepierre, Florie dit n'avoir que 16 ans au tout début de l'histoire, ce qui fait que je la voyais avec une poitrine menue. Mais Aouamri ne sait pas dessiner ce genre de plastique. C'est d'ailleurs une des rares choses qu'il ne sait pas dessiner. »

Crayonné et Couleurs

mortepierre_t01_s_big_s__1_250.
Le travail réalisé par Mohamed Aouamri est en effet impressionnant. Il s'agit d'un style très foisonnant, très détaillé, qui donne une réelle épaisseur au récit. Sur la page de garde de chaque volume est présenté un crayonné du dessinateur. Il suffit de s'y pencher pour observer toutes les qualités de l'artiste. De plus, la plume de Aouamri fait un excellent mariage avec le pinceau de Lencot, l'un des plus grands coloristes de la bande dessinée franco-belge, qui a déjà signé bien de prestigieuses séries (Chronique de la Lune noire, Le Matin des Suaires Brûlés, Lanfeust de Troy...).
Mortepierre oscille entre ton chaud et ton froid. On voit souvent, surtout dans le premier tome, une alternance entre couleurs chaudes et vives (lors des scènes situées près d'un feu) et couleurs froides (les extérieurs enneigés ou brumeux).

Une seule grosse tare

Le gros défaut de Mortepierre, c'est sa lourdeur. Il est difficile de lire les quatre tomes de la série d'une traite, sans risquer l'indigestion. Mortepierre est une série très écrite, peut être trop écrite. Aux dialogues déjà foisonnants se rajoutent les commentaires incessants et parfois inutiles de la narratrice, qui n'est autre que l'héroïne. Lors de scènes d'action, qui se suffisent à elles-mêmes, des commentaires explicatifs viennent engourdir le récit et casser sa tentative d'accélération. Pour apprécier pleinement Mortepierre, il faut s'y prendre en plusieurs fois, et éviter d'enchaîner trop rapidement les tomes. Certains dialogues explicatifs ou d'exposition sont très lourds et certains lecteurs seront tentés, à plusieurs reprises, d'abandonner leur lecture.


En définitive, Mortepierre est un archétype de la BD dite « médiévale ». La série investit toutes les caractéristiques du genre en en réexploitant au maximum les potentialités. L'ensemble bénéficie d'une réelle ambiance. Pour le peu que l'on prenne le temps de la lire calmement, cette série nous transporte. A ne pas mettre entre les mains des plus jeunes.


Tome 1 - La chair et le soufre (1995)
Tome 2 - Les guerriers de rouille (1998)
Tome 3 - La mangeuse de Lune (1999)
Tome 4 - Le sceau de l'ogre (2002)
Tome 5 - Le carnaval funèbre (2005)

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