8.5/10Mobilis

/ Critique - écrit par iscarioth, le 10/02/2005
Notre verdict : 8.5/10 - O.V.N.I. Expérimental (Ecrivez votre critique)

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Les auteurs

Andréas est très réputé dans le monde de la Bande Dessinée. Il est reconnu comme l'un des auteurs les plus surprenant, cherchant à exploiter au maximum les possibilités que lui offre le support. Son oeuvre est déconcertante, elle emploie des structures narratives jamais vues. Andréas, dessinateur-scénariste, est aussi reconnu pour sa façon de manier le "twist", présent dans presque chacune de ses séries. Nombre de ses BD font date : Cyrrus-Mil, Capricorne, Arq... Lorsqu'il s'attaque, début des années 2000, à « Mobilis », Andréas choisit de ne pas dessiner lui-même ce triptyque qu'il scénarise. Il lui faut quelqu'un au style plus réaliste, éloigné du sien. Ce sera Christian Durieux. Ce dernier est un dessinateur plutôt éclectique. Il a déjà oeuvré pour des oeuvres sombres et réalistes (FoudreAvel) comme pour des albums destinés à un public fort jeune (Oscar).

L'histoire

Rien ne va plus dans la vie de Ross Nevada. Trahi par son patron et son ami de travail, abandonné par sa fiancée, malmené par le quotidien, cet écrivain taciturne est au plus bas lorsqu'il reçoit le coup de fil d'un homme lui proposant de faire le nègre pour un richissime vieillard.

Le créateur

On s'attache au Ross Nevada d'Andréas et Durieux comme on s'éprend du Monsieur Jean de Dupuy et Berberian. Ecrivains paumés, espèces de "Barton Fink" reclus dans leurs bulles, les deux personnages donnent l'impression de se laisser porter par la vie et ses malheurs. La froideur et la placidité du dessin de Durieux renforcent cette impression de suivre un paumé dans son quotidien. « Pour cette histoire là, il me fallait quelqu'un qui ait un style plus réaliste parce qu'il devait pouvoir dessiner des trucs très quotidiens : le mec qui s'emmerde chez lui... » commente Andréas. Beaucoup de fans d'Andréas ont été déçu de voir l'une de ses histoires traitée par les soins d'un autre dessinateur que lui. Le réalisme froid et "carré" du dessin de Durieux a été aussi critiqué qu'apprécié. Les couleurs brunes dépeignent bien la descente aux enfers urbaine de Ross, dans le premier tome. Le classicisme du dessin s'efface rapidement devant les nombreux effets de cadrage et de découpage. Un dessin plus "stylisé" aurait sûrement abouti à une overdose d'effets visuels.

Caméra mobile

Mobilis est une bande dessinée extrêmement visuelle. Le lecteur scrute chaque détail, chaque pan du quotidien de Ross Nevada. Ses angoisses, ses suées, ses regards, ses gestes, son travail, son sommeil, ses moments d'errance... Tout nous est dévoilé. Les plans utilisés renforcent cette impression de suivre le personnage dans ses moindres gestes et hésitations. Les auteurs utilisent beaucoup le très gros plan. Sur l'ensemble du triptyque, on compte plus d'une dizaine de très gros plans (souvent larges) sur le regard du personnage principal. Le triptyque est un foisonnement de figures de style, à ce niveau. Plongées, contre-plongées, travellings avant et arrière, plans fixes, plans serrés, plans larges, très gros plans sur les mains, yeux, visages et bouches... Les trois albums de Mobilis possèdent un découpage et une mise en page étonnante et toujours bien pensée, qui vient soutenir cette impression de flotter librement dans cette histoire mêlant l'ordinaire au douteux. Encore une fois, Andréas explore à fond les potentialités narratives de la bande dessinée. Déjà abasourdi par l'enchaînement des plans et par la teneur du découpage, le lecteur réapprend à lire une BD en scrutant les effets du silence. Dans Mobilis, un nombre très important de planches ne sont pas, ou à peine, dialoguées. On apprend à connaître Ross Nevada, anti-héro assez peureux qui intériorise beaucoup, dans le silence de ses moments de réflexion et de travail. Cette particularité narrative génère une fascination pour le récit chez les uns et un profond ennui chez les autres. C'est exactement ce qui s'est passé lors de la sortie du chef d'oeuvre de Kubrick, 2001 l'odyssée de l'espace. Cette oeuvre cinématographique de 1968 se proposait de bouleverser les codes narratifs d'alors en se basant sur une construction essentiellement visuelle. Alors que certains étaient réellement touchés voire bouleversés par l'expérience, d'autres n'arrivaient pas à regarder le film sans s'endormir. La donne est à peu de choses près la même dans Mobilis, à la grosse différence que le triptyque propose une intrigue entre policier et SF, qui suscite le suspense.

Un triptyque qui brouille les pistes

Ce suspense est préparé, travaillé, tout au long du premier tome. Beaucoup des lecteurs de l'époque, ayant découvert le premier opus de Mobilis en 2000, avouent avoir eu du mal à accepter d'attendre de longs mois pour connaître le fin mot de l'histoire. Heurts, le premier tome de la série, nous fait découvrir pas moins d'une vingtaine de personnages. Qui va jouer un rôle prédominant dans l'intrigue ? Qui va être l'élément déclencheur ? Quelles conséquences sur la vie de Ross auront les actes de telle ou telle personne ? Beaucoup de questions que se pose le lecteur, qui ne trouve aucune espèce de réponse en refermant le premier tome. Cette foule de questions soulevées dans Heurts suscite la curiosité du lecteur et lui donne l'énergie et l'envie d'aller jusqu'au bout du triptyque. La lecture de Manipulations minutieuses, le troisième et dernier tome, révèle un dénouement digne d'un épisode d' Au-delà du réel qui peut frustrer. Les amateurs d'intrigues bien ficelées et concises seront déçus. Bien des questions restent sans réponses. Mobilis fait partie de ces oeuvres au scénario élaboré et complexe qui laissent au lecteur et à son imagination faire sa part du travail sur tout ce qu'il n'a pas vu et su. Mobilis présente une intrigue torturée. Bien des péripéties et éléments des deux premiers tomes (la vie urbaine de Heurts, le père de Sylvia dans Seconde Chance) n'apportent rien à la résolution de l'énigme finale. Cet aspect déroutant en rajoute à la crédibilité du scénario. On est face à une histoire complexe et foisonnante, à l'image de la vie réelle.


Mobilis est une oeuvre visuelle qui se lit très vite mais qui ne se comprend pas forcément aisément. C'est un triptyque à lire tout entier en une soirée, en une seule fois. "Twist" final oblige, la relecture des trois albums s'impose pour tous ceux qui veulent bien capter les méandres de cette oeuvre entre policier et science fiction.


Tome 1 - Heurts
Tome 2 - Seconde Chance
Tome 3 - Manipulations minutieuses

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