Les auteurs
Patrick Tandiang et Gary Lukinburg sont surtout connus dans le monde de la Bande Dessinée pour avoir réalisé les quatre albums de la série Le Matin des Suaires Brûlés. Tandiang, ancien élève d'une prestigieuse école d'art graphique de Californie, s'est longtemps investi dans la publicité et le dessin animé et a décroché son premier contrat avec les éditions Soleil en 1991, pour la réalisation du Matin des Suaires Brûlés. Jusqu'à présent, rien d'autres à son palmarès, si ce n'est le premier tome d'une série ouverte en 2004 avec Solon, « Japper Jack ». C'est à peu près la même chose du côté du scénariste Gary Lukinburg. Avant 1991, Lukinburg publie à droite et à gauche quelques nouvelles littéraires et SF. Le Matin des Suaires Brûlés est son premier gros coup. Lukinburg, comme Tandiang, n'a pour l'instant rien de la taille des « suaires » dans ses carnets. Ses deux nouvelles séries, L'ouragan des âmes perdues (un seul tome en 1995) et Sable rouge (un tome en 2002) n'ont rencontré que très peu de succès.
L'histoire
Sem et Ishtar sont frère et soeur. Ils vivent un grand amour et sont très liés, dès leur enfance. Sargon, leur père, est un roi avide de pouvoir. Il s'adresse un jour à un dieu maléfique, Enlil, pour lui demander la force de son bras. Le dieu accepte et revient, quelques années plus tard, conclure leur échange en essayant de prendre sa fille, Ishtar. Sem, le grand frère, s'y oppose et est jeté en prison. C'est là que le héro va rencontrer un vieil homme qui va l'orienter sur le chemin de sa quête en le libérant, lui, et deux autres personnages, Innah la plantureuse et caractérielle jeune fille et Oumbaba le nain bouffon. Durant quatre tomes, ils vont mener à trois leurs quêtes. L'histoire contée dans Le Matin des Suaires Brûlés est inspirée d'une épopée sumérienne, celle de Gilgamesh.
Héroïc Fantasy mythologique
Cette influence mythologique peut-être sentie. Le Matin des Suaires Brûlés ne part pas, comme certaines autres séries HF à l'introduction bâclée, dans le feu de l'action au bout de cinq petites pages. Pendant les vingt-cinq premières planches de la série, on est face à une grosse mise en scène et à une présentation des personnages qui relève de la fresque mythologique et qui tranche d'avec les productions HF traditionnelles. Ce n'est qu'au bout d'une trentaine de pages que les personnages secondaires entrent en scène et que l'action se met en place. Tout au long de l'épopée de Sem, on retrouve souvent la thématique mythologique : le roi qui s'est cassé les ailes à vouloir devenir dieu, l'enfant des dieux né monstre, la malédiction touchant l'innocence...
Un rythme particulier.
Le Matin des Suaires Brûlés est une composition qui enchaîne temps morts et temps d'action. Après trente pages d'introduction, on passe à une scène d'évasion puis de course-poursuite pour ensuite revenir à une ambiance plus calme. Ce schéma se répète tout au long de l'épopée. Après chaque passage narratif, une scène d'action vient aider le lecteur à ne pas s'assoupir. Car, il faut le souligner, Le Matin des Suaires Brûlés peut être très lourd pour certains lecteurs. Certains passages donnent beaucoup plus à lire qu'à regarder et peu de choses passent réellement par l'image (un nombre important de monologues explicatifs, pas de scènes silencieuses, pas beaucoup de plans contemplatifs ni énormément de regards échangés entre les personnages). Même si les dialogues sont bien sentis et que la typologie de certains personnages présentés relève du caricatural, on rit peu, ce qui en rajoute à l'ennui possible. La psychologie des personnages est assez légère, comparée à ce que l'on a pu faire dans le domaine. On est loin de certaines séries comme « Légendes des contrées oubliées » qui présentent des personnages aux caractères très fouillés. Dans Le Matin des Suaires Brûlés, rares sont les moments où l'on peut observer les protagonistes penser. La série est très classique dans sa narration, ce qui est assez regrettable quant on sait que la créativité ne peut que renforcer l'impact d'un récit comme celui-là.
Oh, my Gore !
L'un des thèmes chouchous du genre HF, c'est bien le gore. Hors, la violence est gérée d'une façon assez particulière dans la série de Tandiang. Alors que certaines séries médiévales comme Foc de Durand et Bordes ou Chroniques Barbares de Mitton fascinent par un rapport à la violence très cru, les auteurs des suaires ne font qu'éluder sur ce thème. Ils n'exploitent pas non plus le thème d'une façon humoristique comme l'a fait une série comme Lanfeust de Troy. Les scènes de violences sont souvent avortées, parfois maladroitement (le viol de Iannah). Sans toutefois être avares en effets sanguinolents dans les scènes de combat, Lukinburg et Tandiang ne s'attardent pas sur le sujet, pourtant très caractéristique de l'héroïc fantasy.
Des personnages typés
On l'a déjà évoqué, les personnages de ne brillent pas par leurs personnalités. Très rapidement, Sem, Iannah et Oumbaba sont très liés sans que le lecteur ne comprenne bien pourquoi. A leur sortie de prison, ils décident de faire cause commune alors qu'ils n'ont trop rien à voir ensemble et ne nourrissent pas du tout les mêmes ambitions. Les deux personnages secondaires ne s'introduisent pas dans le récit avec beaucoup de finesse. On saisit de suite la caricature. Le nain Oumbaba, trois cases après son apparition, se couvre déjà de ridicule alors que Iannah, plantureuse et provocatrice héroïne, lance, dans l'une de ses premières tirade : « Espèce de pet foireux ». Même s'il on sait que le manichéisme et la caricature sont des principes inhérents à tout récit HF, les personnages présentés dans le Matin des Suaires Brûlés n'en demeurent pas moins agaçants. Sem semble être le personnage le plus intéressant. Même s'il reste cantonné à l'archétype du héros « pur et dur », « sans peur et sans reproches », il évolue énormément au fil des albums, albums qui expriment une aventure longue de plusieurs années. Ses cheveux poussent, ses traits vieillissent. On sent que l'aventure qu'il mène lui pèse. Dans une interview donnée au fanzine Le Dindon à roulette en 1996, Tandiang commente cet aspect de la série : « Tout au long de la série nous voulons atteindre un crescendo : on débute avec un personnage jeune et innocent et qui revenir transformé de sa quête. Ce que j'aime bien dans l'histoire, et dans le personnage de Sem, c'est que comme nous il va courir toute sa vie après un désir, une volonté. C'est en cela qu'il nous ressemble : nous aussi nous cherchons quelque chose, c'est le sens de la vie, et pour essayer d'atteindre notre but nous passons par des épreuves que nous vivons plus ou moins bien. Mais Sem à cela de différent avec nous que ce qu'il cherche est au delà du sens de la vie... »
Un autre personnage sort du lot : Hankh. Mi-homme mi-animal, la créature cherche à s'affranchir, tout au long de l'aventure, de ses pulsions sauvages pour devenir un être humain à part entière. C'est peut-être le personnage au plus fort impact philosophique.
Un petit air de Comics
Comme on l'a dit plus haut, Tandiang a fait une partie de ses études en graphisme aux Etats-Unis. Sans nul doute a-t-il été marqué par cette période. On retrouve, dans sa façon de dessiner les éléments fantastiques notamment, beaucoup de similitudes entre son style et celui de certains dessinateurs américains. A propos, Tandiang ne cache pas son admiration pour Frank Frazetta, le grand maître américain de l'art fantasy. La musculature des personnages, les traits en petite touche et pointillés, les tentacules de certains monstres rappellent certaines séries comics de renom comme Witchblade. C'est l'une des principales qualités de la série. L'inventivité graphique est réellement de mise. La plume de Tandiang ressuscite certaines figures mythiques comme le centaure et en crée d'autres en mélangeant des éléments animaux, humains et monstrueux. On a vraiment l'impression de se confronter à un monde vaste et complexe, fait d'une multitude de races et dominé par de nombreux dieux et créatures surhumaines.
Au final, Le Matin des suaires brûlés est une expérience laborieuse. Dessins et textes sont lourds, très chargés en détails et en commentaires. La série n'en reste pas moins intéressante et graphiquement captivante. Les amateurs d'Héroïc Fantasy sauront pour la plupart y trouver leur compte. Quant aux autres, je leur conseille vivement d'investir le genre HF par des oeuvres plus abordables comme La Quête de l'Oiseau du Temps de Loisel.
Tome 1 - Celui qui cherche (1994)
Tome 2 - Le souffle des légendes (1996)
Tome 3 - Au coeur du verger (1997)
Tome 4 - Les Racines du Sacrifice (2000)
iscarioth []

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