8/10Magasin Sexuel - Tome 1

/ Critique - écrit par Maixent, le 03/04/2011
Notre verdict : 8/10 - Pussy Wagon (Ecrivez votre critique)

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Parler de sexe, ce n'est pas forcément enchaîner les scènes explicites, mais aussi aborder ce qui peut être choquant pour certains, sans aucune malice déplacée. Avec Magasin Sexuel, Turf engage une véritable réflexion sous couvert de fiction et d'un dessin coloré. Pour l'instant, pas de fausse note.

Le thème de Magasin Sexuel est finalement assez classique, c’est celui de la modernité. Dans la course au progrès, il y aura toujours ceux qui restent en retrait dans une vie et des principes passéistes, et ceux qui ont déjà admis les évolutions de la société et y naviguent avec aisance. Ainsi ce qui est choquant et dérangeant pour les premiers ne sera que naturel pour les seconds, d’où un décalage certain. De cette dichotomie quotidienne, ce clivage nécessaire des générations, Turf parvient à tirer un album primesautier et touchant qui sous son apparence naïve n’en reste pas moins un témoignage de qualité mettant en lumière avec talent les défauts et qualités d’une petite communauté pas si fictive.


Les Bombinettes
Tout comme dans la série qui a fait son succès, La Nef des Fous, l’auteur réussit à créer un univers très personnel mêlant avec brio loufoquerie et dénonciation de la bêtise humaine. Avec un regard empreint de sympathie tout en ayant conscience des travers de l’humanité, mais sans condescendance, Turf, à la manière d’un conteur ou d’un fabuliste, parvient à force de fiction à mieux décrire la réalité et pas besoin de se retrouver dans des palais enchantés pour cela.
Ici, le décor n’est cependant pas vraiment onirique. L’action se déroule dans un petit village de France appelé les Bombinettes, caricature du village rural que l’on pourrait retrouver dans les dessins de Sempé.  Sans ressembler à rien de précis, il est pourtant l’archétype dans l’inconscient collectif du bled rural typique et une vue d’ensemble en ouverture de l’album plonge d’emblée le lecteur dans cet univers faussement idyllique et coloré. En effet, sa tranquillité en sera perturbée par
Amandine
l’arrivée d’Amandine, jeune fille pimpante toute de rouge vêtue et ignorant le concept de timidité, qui, ayant repris l’emplacement de son défunt père sur la place du marché sous l’enseigne de « la Maison du Caoutchouc », transforme la petite échoppe ambulante en sex-shop. À savoir maintenant comment une invasion de canards vibrants et autres ustensiles de plaisir va être accueillie par la petite communauté très vieille France.
Le personnage d’Amandine n’est pas celui d’une pro sexe démoniaque et
engagée cherchant à pervertir la population. Sous ses airs de poupée ingénue, elle perpétue à sa façon décontractée l’activité de son père, faisant partie d’une génération décomplexée quant à la sexualité et évoluant tout naturellement dans ce monde contemporain. À ce personnage touchant qui s’investit durement dans son travail, se faisant le devoir de visionner l’ensemble des films vendus dans le sex-shop s’oppose celui du maire, autre personnage haut en couleur qui brille par sa médiocrité et sa foi inébranlable en la probité (celle de l’entre-deux-guerres). En fait, il est très proche du maire de Champignac, rendu célèbre par ses discours amphigouriques, arborant tous deux un ridicule chapeau melon et de longues moustaches. Un peu idiot et prétentieux, réunissant toutes les qualités du notable de village détestable, il n’en demeure pas moins
Monsieur le Maire
sympathique (tant qu’il reste en  deux dimensions), allant même jusqu’à peut-être envisager la possibilité de comprendre l’évolution de la société et l’arrivée du sex-shop sur sa commune chérie.  Autour de ces deux personnages gravite une kyrielle d’acteurs, dont l’impayable bistrotier imbécile et bas du front auquel on a volé le « i » de son enseigne « Le bar du Coin », qui permettent de donner plus de relief au décor.

Tout est pensé et travaillé de bout en bout, que ce soit dans les détails du dessin, maniaque jusqu’à l’extrême, dans les dialogues et les situations desquels l’humour n’est pas absent ou dans l’intrigue elle-même qui transporte tout de suite le lecteur. Qui plus est, le dessin et notamment le choix des véhicules ou du mobilier confère à l’ensemble une certaine intemporalité à valeur universelle qui sert subtilement le propos de l’auteur, soit un mariage forcé et improbable entre deux environnements totalement différents.
Seul bémol peut-être, le choix du titre, par trop racoleur, mais en même temps, on est sur un petit marché de province et il faut bien vendre.

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