9.5/10Lucille

/ Critique - écrit par Danorah, le 01/05/2008
Notre verdict : 9.5/10 - Lucille in the sky (Ecrivez votre critique)

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Conte rude et poétique, rêve éveillé plus vrai que la réalité, Lucille est un formidable récit tout en images du passage de l'adolescence à l'âge adulte, débordant d'humanisme et de sincérité.

Lucille, 16 ans, isolée, anorexique, parents divorcés, refuse obstinément de s'alimenter. Arthur, 17 ans, isolé, famille en difficulté, père alcoolique, compte. Ses pas, les battements de son cœur, les mouettes, les rafales de vent, les heures, les feuilles, les mots... Pour se rassurer. Deux adolescents en perdition, en manque de repères et de tendresse. Un hasard suffira pour que leurs chemins se croisent et que leurs destins, petit à petit, s'entremêlent. Conte rude et poétique, rêve éveillé plus vrai que la réalité, Lucille est un formidable récit tout en images du passage de l'adolescence à l'âge adulte, débordant d'humanisme et de sincérité.


Le monde de Lucille, entre chambre d'hôpital et compléments nutritifs, n'a rien de bien enthousiasmant. Celui d'Arthur, le monde des bagarres entre marins ivrognes, de la mer et de sa loi implacable, de la déchéance sociale et du suicide, frise le sordide. Entre l'adolescente mal dans sa peau (que plus rien ne sépare de ses os), dégoûtée d'elle-même, et l'adolescent mal dans sa peau (aussi), dégoûté du monde et des autres, un lien indéfectible se tisse dès la première rencontre. Et pourtant les deux jeunes gens sont encore presque des inconnus l'un pour l'autre lorsqu'ils décident de quitter cette vie, qui leur est insupportable, pour une autre, éphémère peut-être, utopique sûrement, mais qui leur apparaît comme la seule échappatoire. C'est le début d'un voyage, ou plutôt d'une fuite (ou d'une fugue ?) vers la Toscane, qui les verra se découvrir peu à peu, de premiers ébats amoureux en premières jalousies, jusqu'à l'escalade finale, violente, cruelle, et d'une injustice à se transpercer le cœur.


Le dessin et la mise en page servent le propos à merveille : libre, souple et déliée, la succession des images ne s'encombre pas des éternelles cases rectangulaires (ni d'aucune autre forme d'ailleurs), ni de phylactères, le texte s'articulant librement autour du dessin, qui s'étale lui-même comme bon lui semble sur les pages blanches. Un dessin en noir et blanc épuré, minimaliste, pas vraiment beau mais terriblement expressif, qui n'hésite pas à ne délivrer que la plus stricte quintessence de ce qu'il représente (visage sans contour, mains qui se serrent, décors réduits au minimum...). En résulte non pas un fouillis sans nom, mais une fluidité remarquable, qui nous fait avaler les 500 pages de ce pavé en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, avec une gloutonnerie que rien ne peut arrêter : une fois le nez plongé dans ce roman graphique, il est positivement impossible de s'en extirper avant la dernière page, tant le récit s'enchaîne naturellement et intelligemment, se jouant notamment de la chronologie à coups d'analepses parfaitement intégrées au récit principal. Les intermèdes oniriques placés à des points stratégiques du récit ne font que renforcer ce sentiment de hâte et cette urgence à tourner la page, puis encore une, et encore une autre, jusqu'à la toute dernière, qui après un final tendu à craquer, apporte un semblant d'apaisement...

Jamais lourd, moralisateur ou pathétique, Lucille est un récit bouleversant d'intensité, tour à tour émouvant, drôle, révoltant, tragique, tendre, innocent, cruel... mais toujours infiniment juste et touchant. Tous les personnages qui traversent l'histoire, même les plus épisodiques (notamment la vieille femme à l'hôpital et sa fille, ou comment dépeindre l'incommunication à l'état le plus pur) sont criants de réalisme et nous renvoient à nos propres travers, à nos propres rêves et à nos propres états d'âme. Traversé d'éclairs d'onirisme, visions cauchemardesques ou rêves champêtres jamais totalement dépourvus de sens, le récit n'en est que plus poétique et plus percutant.

Bref, arrêtons là les éloges qui pourraient encore s'étaler sur dix pages, contentons-nous de vous sommer catégoriquement de lire cet ouvrage, et laissons le mot de la fin à un vénérable et regretté confrère, qui nous fait très justement remarquer ceci : « la bonne nouvelle c'est qu'il est écrit : Fin de la première partie. »

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