6.5/10Loudun

/ Critique - écrit par athanagor, le 07/12/2008
Notre verdict : 6.5/10 - Le rite à Urbain (Ecrivez votre critique)

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Quatrième parution de la collection Hanté, dirigée par Christophe Bec, Loudun se penche sur un événement historique, mais n'oublie pas de se cacher sous un drap blanc, avec des trous pour les yeux.

Mortemer et Fontainebleau, les deuxième et troisième opus de la collection Hanté, se concentraient sur des histoires écrites pour l'occasion, inspirées de faits supposés réels, ce qui nous épargnait les écueils de l'album collectif, que nous rencontrions sur Hanté tome 1, le premier ouvrage de la série. On monte encore d'un cran avec Loudun, où il s'agit d'événements réels, issus de l'Histoire de France. On accède donc à un niveau supérieur dans la logique intellectuelle de la série, où le thème des sorcières et autres monstres n'est pas seulement là pour tenter de nos coller les miquettes grave, mais également pour nourrir la réflexion autour de l'usage qui a pu être fait de ces thèmes pour servir des ambitioComment ? ...
Comment ? ...
ns politiques, et comment la manipulation de la crédulité populaire peut devenir un puissant instrument de pouvoir.

Urbain Grandier, curé de l'église Saint-Pierre-du-Marché de Loudun, a plusieurs caractéristiques. Pendant la vague de peste qui frappa la ville en 1632, il donne de sa personne pour aider les malades, ce qui lui vaut la reconnaissance des villageois. Il tolère aussi plutôt bien les protestants et défend même leurs droits, ce qui dans cette ville, protégée par les remparts que lui autorisa l'édit de Nantes, conforte encore un peu sa popularité. Pour les trucs plus discutables, il est marié, ce qui pour un curé fait tache, mais il l'explique par son refus de la notion de célibat des prêtres. D'ailleurs pour bien marquer son propos, il s'envoie régulièrement ses paroissiennes, mais attention seulement celles avec un peu d'argent. De plus il est carrément hostile à Richelieu, ce qui n'est jamais bon dans la France du 17e. Ce qui le plombera vraiment, et qui déclenchera les foudres successives qui le mèneront à sa perte, c'est son refus de devenir le prieur du couvent des ursulines de Loudun. Cette requête lui avait été faite par la mère supérieure, sœur Jeanne Des Anges, qui avait de multiples questions concernant euh... la question du logement dans les zones non-rurales. Sentant la luxure qui émanait de cette demande, Grandier refusa tout net, ne jugeant pas nécessaire, pour défendre ses croyances sur le célibat, de transformer un couvent en lupanar. C'est ce refus, et surtout son motif qui sera ressenti comme un affront par Jeanne Des Anges, et c'est de là que part véritablement l'histoire. S'ensuivront de multiples cas de possessions démoniaques à l'intérieur du couvent, que les spécialistes voient aujourd'hui comme un cas d'hystérie collective (et oui, ça a beau être des bonnes sœurs, ça reste des meufs), suivis de séances d'exorcisme plutôt musclées, où les sœurs, supposément sous le contrôle de divers démons, dénonceront Grandier comme celui ayant invoqué les puissances maléfiques. Il n'en faudra pas plus à ses adversaires, quoi que cela leur prit un peu de temps au vu des amitiés que comptait Grandier, pour le coller bien au chaud sur un bûcher.

Après de multiples adaptations pour le cinéma (The Devils de Ken Russell,1971 ; Les Mystères de Loudun de Gérard Vergez, 1976) et quelques romans (The devils of Loudun d'Aldous Huxley, 1952), cette histoire, prouvant que parfois les scénarios les plus tortueux et les plus captivants ne sont pas le fruit d'un auteur isolé, compte ainsi sa version BD.

Bien adaptée par Hervé Rusig du point de vue scénaristique, l'histoire est exposée avec clarté et simplicité en gardant le côté piquant d'une histoire racontée à la veillée d'un camp scout et qui fait peur. Loin de s'appesantir pourtant outrageusement sur le côté démoniaque, l'auteur appuie là où il faut, en exacerbant son propos sur toute la farce qu'a constitué le procès de Grandier, ami des protestants et Dis pardon à la dame
Dis pardon à la dame
ennemi de Richelieu,  et nous offre ainsi cette histoire dans tout ce qu'elle a vraiment d'édifiant.

Les illustrations de la paire italienne Furno / Armitano sont, quant à elles, un peu épuisantes. Commençant pourtant bien, dans un flou et une urgence agréable et vivante, la débauche de couleurs, de surimpressions, de crayonnages finit par fatiguer, tant cela ressemble à du style pour du style. L'histoire en perd ainsi,  malheureusement, en crédibilité et on se concentre sur le côté film d'horreur là où le propos sert surtout un sujet politique. Paradoxalement, ce n'est pas le côté outrancier des représentations de démons et possédées qui pêchent le plus, mais bien le dessin en lui-même. Ces représentations extrêmes se conçoivent parfaitement comme respectant ce que les acteurs de l'histoire étaient persuadés avoir vu. Cette idée en tête, on n'est plus gêné que par la débauche de couleurs et la force expressive poussée jusqu'aux limites de la tension dramatique normalement acceptable d'Urbain Grandier achetant son pain.

Donc, à la recherche d'un équilibre entre un propos sérieux et une illustration typée, les auteurs perdent un peu en qualité globale et poussent plus à s'interroger sur la pertinence de posséder l'ouvrage dans sa bédéthèque que sur les thèmes plus philosophiques qui y sont abordés.

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