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7/10Lettres d'Outremer

/ Critique - écrit par iscarioth, le 10/04/2005
Notre verdict : 7/10 - Exotique, érotique et sociopolitique (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

Loin des calibres habituels au scénario bien huilé de la BD aseptisée et grand public, Lettres d'Outremer laisse planer le doute sur bien des personnages, suscitant chez le lecteur des efforts de réflexion et d'anticipation.

Les auteurs

Warnauts et Raives sont deux inséparables. Les deux compères ont une carrière en commun. Ils commencent à faire leur trou dans le monde de la bande dessinée franco-belge dans les années quatre-vingt. Le couple débute avec Lou Cale The Famous (cinq albums sortis entre 1987 et 1992) mais c'est surtout avec une longue série de one-shot réalisés pour la collection « A Suivre » qu'ils imposent leur duo. Lettres d'Outremer est l'avant dernière histoire publiée dans cette collection. Il s'agit d'un one-shot de 120 pages qui sort au début de l'année 1996.

L'histoire

Jean vient de perdre sa femme. Pour fuir le drame, il quitte Paris et rejoint la Guadeloupe. Là bas, il fait la rencontre de Souana, une jeune femme pulpeuse dont il va s'enticher rapidement.

Une figure d'exception

Dans Lettres d'Outremer, ce n'est pas le thème du premier amour qui est traité. Les personnages sont jeunes mais n'en sont pas à leur première expérience émotive et sexuelle. Ce n'est pas la cristallisation ou la force des sentiments amoureux qui sont présentés ici mais les attirances sensuelles et sexuelles. Les regards, les gestes, les complicités charnelles... D'où le thème de l'érotisme. La bande dessinée, la plupart du temps, traite de l'amour sous son aspect brut et idéalisé. Des oeuvres comme Lettres d'Outremer, qui se proposent d'aborder l'amour et le sexe dans leurs aspects les plus ambiguës et instables sont beaucoup plus rares. Lettres d'Outremer évoque la multiplicité des attirances amoureuses. Cette bande dessinée se distingue aussi des productions plus banales de par sa capacité à aborder les scènes de sexe. Dans Lettres d'Outremer, les scènes de sexe ne sont pas écartées mais dévoilées avec une certaine pudeur. On ne montre pas la scène dans son ensemble mais, avec une mise en cadre habile, on se focalise sur certains gestes, certaines parties du corps, certaines suggestions, certains détails... Enfin, troisième point, Lettres d'Outremer se distingue aussi par un scénario plutôt léger, bien que non linéaire. Pas d'improbable retournement de situation, l'histoire se passe comme elle pourrait avoir lieu dans la vie. Le final se distingue des histoires d'amour traditionnelles à ce niveau. Le dénouement est sans complaisance avec le lecteur. Pas de happy end, pas d'épilogue. Le final est aussi ambigu et énigmatique que peut l'être la vie.

« Il n'y a que vous pour croire que nous sommes vraiment ici en France »

Mais Lettres d'Outremer, ce n'est pas seulement une histoire d'amour ou d'érotisme. La BD lève le voile sur la position socio-politique guadeloupéenne. Une scène d'intervention des CRS sur l'île fait beaucoup penser aux images de l'apartheid. Au détour d'une conversation, les personnages n'hésitent pas à parler de la situation. Antoine, l'un des protagonistes, explique la position guadeloupéenne à plusieurs reprises dans l'album et à plusieurs niveaux. « Nous avons un passé africain, un présent franco-caribéen et Paris nous prépare un futur européen. Des négropéens [...] Comment veux-tu que nous ne devenions pas schizophrènes ? ». On découvre une situation que, la plupart du temps, en tant qu'habitant de la France Métropolitaine, on ne connaît pas.

Problèmes narratifs

Bien souvent, dans Lettres d'Outremer, textes et images ne s'entremêlent pas. D'où cette impression de lire une BD qui n'en est pas une, de feuilleter un livre qui juxtapose illustrations et bribes romanesques. C'est dommage car les dialogues sont plutôt bien sentis. Qui dit Neuvième Art dit dialogue à mi chemin entre le langage parlé et le langage écrit. Les dialogues doivent être assez spontanés pour communiquer la vie mais pas trop, pour ne pas rompre avec toute narration et ainsi dérouter le lecteur. Lettres d'Outremer respecte bien la donne. Les dialogues sont plutôt bien menés, naturels et confèrent aux personnages une épaisseur. Emballé par ces passages d'échange, le lecteur peut être tout autant refroidi par les passages contemplatifs dont la beauté et le silence sont rompus par des commentaires superflus. Pourquoi expliquer par les mots ce qui se constate et s'observe déjà par l'image ? Les auteurs nous donnent par là l'impression de se trahir. S'ils expriment par l'écrit ce qui est déjà transmis graphiquement, c'est peut-être qu'ils ne sont pas sûr du potentiel expressif de leur trait ? D'ailleurs, ces passages écrits, en plus d'être superflus, ralentissent considérablement le rythme de lecture et diminuent le plaisir que l'on peut ressentir à la découverte de cette BD.

Quelques tares...

Lettres d'Outremer présente quelques défauts qui peuvent déplaire fortement à certains lecteurs. Tout d'abord, la BD a beaucoup vieilli. A la vue des bijoux et des habits, on a l'impression de lire une bande dessinée qui a bien plus que dix ans. Second point, moins important mais assez énervant, les bulles. On croirait qu'elles sont toutes tracées au compas. Du début à la fin de l'album, elles sont toutes parfaitement rondes. La gestion de l'espace dans les vignettes aurait pu être un peu plus intelligent. Les personnages semblent parfois cracher leurs paroles, tant les bulles sont mal placées et dessinées. Pourtant de très bonne qualité, le dessin peut tout de même énerver pour son classicisme, son manque d'originalité, avec un côté presque "roman photo". Mais il ne faut rien exagérer : la mise en cadre est très bonne et les plans choisis sont appropriés. On observe beaucoup de plans contemplatifs urbains ou paysagers. L'histoire se déroule dans trois villes différentes : Paris, Venise et Pointe-À-Pitre. Aucun décor n'a été sous-traité. Les architectures sont très bien restituées. On sent un travail documenté et précis.


En un peu plus d'une centaine de pages, ce one-shot aborde une petite dizaine de personnalités. Des sujets concernant le passé ou le quotidien de certains personnages secondaires ne sont que frôlés. Loin des calibres habituels au scénario bien huilé de la BD aseptisée et grand public, Lettres d'Outremer laisse planer le doute sur bien des personnages, suscitant chez le lecteur des efforts de réflexion et d'anticipation. A découvrir.

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