8/10Les naufragés de la Méduse

/ Critique - écrit par Maixent, le 08/08/2020
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Une vie de romantique face à la détresse d'un équipage. Un album qui vaut bien un deuxième article.

Le monde entier connaît Théodore Géricault ou du moins son célèbre tableau appelé d'abord Scène d'un naufrage pour ne pas alimenter un scandale du temps mais que l'on a depuis rebaptisé la plupart du temps Le radeau de la Méduse. Une œuvre monumentale tant par sa composition que par son sujet et devant laquelle on ne peut rester insensible tant le peintre a su y insuffler un souffle de désespoir et d'espoir mêlés. Dans un double récit, la bande dessiné nous propose d'un côté de suivre l'histoire du naufrage et de l'autre la création d'un chef d’œuvre de la peinture romantique. Le piège dans ce genre de récits croisés, c'est souvent qu'une histoire est plus prégnante que l'autre mais les auteurs évitent cet écueil malgré la force brute d'un naufrage confronté à un homme et son art.


Le radeau d'après les reconstitutions historiques

 

Le récit s'ouvre sur Théodore en 1817, un jeune artiste regagnant ses pénates parisiennes après un séjour dans la lumière italienne. En quelques cases lors d'une beuverie entre amis, prend sens toute sa modernité, son impatience et sa fougue dans un contexte politique difficile, soit trois ans seulement après la Restauration. Est alors confié son désir de se détacher du monde des artistes en peignant un fait divers contemporain, le naufrage d'une frégate survenu l'année précédente.

On retrouve la Méduse lors de son départ, les auteurs glissant subtilement les prémices d'un échec. Un embarquement foutraque, la présence de nombreux civils et soldats, soit beaucoup de gens inexpérimentés, des tensions de classe déjà palpables et le commandement confié à un noble qui n'a pas navigué depuis 25 ans. Tous les éléments du désastre se mettent en place tandis que l'on rentre dans les détails de l'intimité de Géricault, camarade de Delacroix, travaillant à son grand œuvre, essuyant déjà les critiques d'une communauté noble et bourgeoise qui ne désire rien tant que de tirer un trait sur cette histoire sordide. Pour la frégate comme pour l'homme, les éléments se déchaînent alors : une contestation de cap et une suite de mauvaises décisions pour la première, un amour impossible avec sa tante pour le second. Le 2 juillet 1816, la Méduse est immobilisée sur un haut fond.
Abandonnés en pleine mer

 

Le récit se rapproche alors, d'un côté celui des survivants et les archives du procès confiées à Géricault, tentant de comprendre les tenants et aboutissants, de l'autre la survie de l'équipage, peu expérimenté, en proie à la panique et aux mauvaises décisions. Le radeau est finalement à flot mais une suite de mauvaises décisions (encore) brise la coque de la Méduse et ce qui devait être un radeau rudimentaire pour alléger son poids devient le seul salut. Les gradés prennent place sur les rares chaloupes tandis que les membres d'équipage sont assignés au radeau. Celui-ci est traîné par les chaloupes jusqu'à ce que l'amarre soit rompue, laissant 170 hommes livrés à l'océan dans une embarcation qui prend l'eau et sans vivres. Commence alors le récit de la souffrance des ces hommes face à l’innommable, la privation et la violence. Il n'y aura qu'une quinzaine de survivants.


La fougue de la passion interdite

 

Parallèlement, le déshonneur s'abat sur Géricault et Alexandrine, sa tante, en proie aux affres d'une société codifiée. Il s'enferme alors dans son art, ne vivant que pour sa toile, allant chercher des morceaux de cadavre à la morgue pour en comprendre la carnation. Et s'il ne sombre pas dans la folie, il s'en approche dangereusement, hanté par l'horreur du radeau et la perte de son enfant qu'il ne connaîtra jamais, l'artiste mourant en 1824 à seulement 32 ans.

Si l'histoire est connue et que le suspens est absent en soi, les auteurs ont tout de même réussi à insuffler un nouveau souffle. Le dessin est extrêmement expressif, les dialogues très justes et la part belle laissée à l'action. D'autant que l'émotion est palpable, notamment lorsque l'amarre est rompue sur une planche entière, sans paroles, avec seulement cette onomatopée qui à elle seule symbolise la fin de l'espoir et la stupéfaction et la corde sans vie qui flotte mollement à la surface jusqu'à un « travelling arrière » insistant sur le désespoir et la solitude. De nombreuses trouvailles graphiques donc et une composition aussi recherchée que le tableau original lui-même dont le mouvement des corps face à ce bateau au loin est devenu une référence absolue dans l'Histoire de l'Art.

Graphiquement irréprochable, l'album réussit en plus à susciter une véritable émotion. On pourrait sombrer dans le simple récit historique mais on arrive bien au-delà, dans une tragédie très bien rendue qui accapare le lecteur de la première à la dernière page.

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