8/10Légendes d'aujourd'hui - Histoires fantastiques

/ Critique - écrit par iscarioth, le 14/08/2006
Notre verdict : 8/10 - Contre-utopie (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - 2 réactions

Légendes d'aujourd'hui est une belle réflexion politique et philosophique, qui ne s'égare pas dans des discours faciles ou idées toutes faites.

Enki Bilal et Pierre Christin, deux légendes d'aujourd'hui. Deux maitres de la bande dessinée franco-belge. Enki Bilal a explosé en 1980 pour La foire aux immortels, one-shot qui a ensuite été prolongé en une trilogie, avec deux autres albums en 1986 et 1992. La trilogie Nikopol est retenue, avec Les passagers du vent, comme la série ayant contribué à faire reconnaître la bande dessinée comme le neuvième art. Dix ans plus tôt, dans les années soixante-dix, Enki Bilal travaille modestement pour Pilote, en caricaturant les hommes politiques de l'époque. C'est dans cette rédaction qu'il fait la rencontre de Pierre Christin, scénariste déjà reconnu pour son travail sur Valérian. Christin a, tout au long de sa carrière, formé plusieurs couples avec de nombreux dessinateurs. Les deux duos les plus marquants sont sans aucun doute ceux qu'il a formé avec Annie Goetzinger (La voyageuse de petite ceinture, La demoiselle de la légion d'honneur) et Enki Bilal. L'équipée avec Bilal commence par une trilogie, celle des Légendes d'aujourd'hui, avec trois albums qui sortent successivement en 1975, 1976 et 1977. La confirmation et la consécration arrivent ensuite avec deux albums au très fort succès critique et public : Les Phalanges de l'ordre noir (1979) et Partie de chasse (1980). Revenons donc aux premiers instants de vie du duo Bilal-Christin, avec la réalisation de cette trilogie des Légendes d'aujourd'hui, au coeur des années soixante-dix. Malgré un fourmillement de détails et des ambiances significatives, le dessin de Bilal n'était pas encore celui que nous connaissons, qui l'a rendu célèbre à partir du tout début des années 1980. Légendes d'aujourd'hui représente une arrivée à maturation et, malgré les années qui ont passées, une oeuvre philosophique et critique toujours d'actualité.

La croisière des oubliés (1975)

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La croisière des oubliés (1975)
L'histoire est celle d'une petite communauté villageoise des Landes qui prend son envol. Le petit village s'arrache à la terre et s'envole dans les airs, sans que personne ne sache trop bien pourquoi. Face aux villageois gouailleurs, il y a l'adjoint au maire, véritable dindon de la farce, autoritaire, militariste et haineux, qui râle, panique et échafaude de multiples théories du complot. Pendant ce temps, la communauté militaire vieille, couvre, mais se désagrège physiquement, jusqu'à devenir une espèce de groupe de créatures monstrueuses. Malgré des planches très bavardes, La croisière des oubliés est un album très visuel. Il s'agit d'un conte fantastique dans lequel rien n'est dit clairement mais où tout s'observe. Les Humanoïdes associés, pour parler de l'album, ont utilisé le terme « fable anarco-écologiste ». On relève en effet un discours très critique, bien que sous-entendu, sur les médias (les journalistes-touristes de l'ORTF, la mouvance collective : si l'AFP se lance, tous les journaux suivent) et sur les militaires, dont la désagrégation physique est toute symbolique. L'espoir est incarné par le village volant qui sillonne la région et reçoit, au fur et à mesure, l'approbation et le soutien des populations. Le village volant est comme un pied de nez aux autorités, qui se retrouvent dans l'incapacité de taire l'événement. Au final, même déstabilisées, les autorités parviennent à faire croire à l'impossible. Les uns se taisent par flemme et par peur de se voir traités de fou et les autres se rangent servilement et sans réfléchir à l'opinion dictée. Métaphorique et symbolique, La croisière des oubliés n'en reste pas moins un album rythmé et humoristique. Les personnages sont pittoresques, on relève plusieurs comiques, dont celui de répétition (le grand-père, cloué au lit, qui refuse de croire à l'envol de sa maison). Le dessin de Bilal est loin d'être aussi poussiéreux et ambiancé qu'il le deviendra ensuite avec la trilogie Nikopol, mais on relève déjà des formes très détaillées, avec des silhouettes très travaillées aux hachures et aux traits. Il faut ajouter à cela les couleurs très verdâtres et psychédéliques de Patricia Bilal, qui sera remplacée sur les deux albums suivants par Enki lui-même.

Le vaisseau de pierre (1976)

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Le vaisseau de pierre (1976)
La croisière des oubliés nous présentait un personnage à l'identité floue, un personnage omniprésent dans l'intrigue, mais finalement pas un moteur de l'histoire. Un élément mystérieux, une pièce du décor encore présent dans Le vaisseau de Pierre. Avec ce nouvel album, nous quittons la fière communauté villageoise des Landes pour rejoindre une petite ville de marins bretons. La petite commune de pêcheurs est menacée par des promoteurs véreux, qui veulent transformer la zone en centre touristique et économique. Les travaux commencent mais un vieil ermite aveugle sort de sa réserve et déclare le début des hostilités par un coup de fusil. Ce deuxième tome des Légendes d'aujourd'hui est tout aussi révolté et critique que le premier. Les entrepreneurs sont des butors stupides et racistes. La main d'oeuvre maghrébine est violemment sous considérée, même par le préfet dans son intervention télévisuelle (on ressent encore les effets de la guerre d'Algérie). Face aux entrepreneurs qui souhaitent raser pour reconstruire, tous les hommes et femmes morts sur le sol breton depuis la nuit des temps sortent de terre. Une armée des morts qui défile sous un ciel apocalyptique et verdâtre clôture ce second volet d'une trilogie qui, après avoir pris des allures de conte fantastique, ressemble ici plus à un cauchemar macabre. On relève déjà une progression de Bilal avec ce deuxième album, qui se rapproche un peu plus du style qui a par la suite fait sa notoriété. L'univers se fait plus cohérent, les couleurs sont maintenant assurées par Enki Bilal lui-même. Apparaissent sur le visage des personnages, ces petits reflets composés de taches blanches, donnant du relief et de la texture.

La ville qui n'existait pas (1977)

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La ville qui n'existait pas (1977)
La croisière des oubliés et Le vaisseau de pierre nous renvoyaient, dès les premières pages, un sentiment trouble, bizarre. On savait dès les premiers instants de lecture avoir affaire à une oeuvre du genre fantastique. Cette impression est absente à la lecture du troisième tome, La ville qui n'existait pas. Les premières pages nous immergent dans le quotidien d'une petite ville ouvrière du nord de la France, tenaillée par la grève et menacée par les licenciements massifs. Ici, l'impression n'est pas de pénétrer dans un conte fantastique, mais de découvrir une chronique sociale, un peu à la manière de ce que savent faire les anglais au cinéma. L'esprit contestataire était enjoué et métaphorique sur les deux premiers tomes, il se réalise ici concrètement. A la mort du patron des usines de la ville de Jadencourt, la fille du défunt, l'héritière, reprend les choses en main et rencontre tous les notables de la région. La jeune femme planifie en fait la mise en place de la collectivisation et de l'autogestion de la ville, deux rêves typiquement anarchistes. L'objectif, n'en déplaisent aux syndicalistes forcenés de la ville, n'est plus la lutte des classe, mais la « fonte » des classes. Comble de l'ironie, le nom de cette jeune héritière est « Hannard ». Mais l'utopie est génératrice d'ennuie. La collectivisation ne laisse pas de place pour l'initiative personnelle. Et beaucoup s'envolent vers de nouveaux rêves, de nouvelles ambitions. Au final, on ne profite pas de l'utopie, on préfère passer sa vie à courir après. Ce troisième et dernier tome livre donc une réflexion sur la lutte des classes. Tout au long de l'album, on voit les différents corps de la société se juger, se faire la guerre pour quelques privilèges ou statuts. Le personnage du majordome est très dédaigneux vis-à-vis des ouvriers, dont il parle en terme très durs alors qu'il n'est pourtant pas d'un niveau social bien supérieur. Et pourtant, à peine les classes abolies que tout le monde s'ennuie dans une vie sans haine ni conflit. En somme, pas de solutions, mais des problèmes qui prennent avant tout leur source dans la nature même de l'homme. La ville qui n'existait pas possède autant de fond et de matière à réflexion que les deux précédents tomes, mais la teneur de la BD semble encore plus importante car le discours de l'album n'est cette fois ci pas obscurcie par un coté fantastique et déjanté.

Pour conclure sur le triptyque...

Le triptyque des Légendes d'aujourd'hui est symbolique des années soixante-dix. La ville qui n'existait pas est édité en 1977, année terriblement symbolique pendant laquelle explose le mouvement punk, culture qui repose politiquement sur les fondements de l'anarchisme, parfois tel qu'il s'est formé au 19ème siècle. La croisière des oubliés critique l'emprise des médias et du contrôle militaire, Le vaisseau de pierre se rebelle contre les lois du marché et La ville qui n'existait pas dénonce une société divisée en classes. Si Pierre Christin se place du coté des exploités lors des deux premiers albums, qui sont une espèce de pied de nez fait aux puissants, le scénariste se réserve bien, pour conclure, de soutenir une quelconque idéologie. Malgré un vieillissement esthétique inévitable, la trilogie des Légendes d'aujourd'hui reste d'actualité, soulevant des questions éternelles.

Ce qui relie les trois tomes entre eux, c'est un personnage, que l'on présente rapidement au début du premier tome. « 50/22B », comme on l'appelle, est une espèce d'ange, qui a participé à tous les conflits et toutes les révolutions. Successivement vagabond, marin-pêcheur et protégé d'une riche héritière au fil des trois albums, on ne sait jamais trop à quel point il tire les ficelles de l'histoire que l'on est en train de parcourir. On le voit, on le sait omniprésent, mais jamais Christin n'abat ses cartes et ne dévoile qui est le personnage et quel est son rôle. Une énigme laissée pour compte.


A l'image d'un S.O.S. Bonheur, la trilogie des Légendes d'aujourd'hui est une belle réflexion politique et philosophique, qui ne s'égare pas dans des discours faciles ou idées toutes faites. Les trois albums sont aussi intéressants à lire pour saisir l'évolution graphique de Bilal et l'arrivée à maturation de son couple avec Christin.

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