8/10Lapinot et les carottes de Patagonie : attention BD culte

/ Critique - écrit par athanagor, le 19/03/2011
Notre verdict : 8/10 - Tiré par les oreilles (Ecrivez votre critique)

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Issu d’une sorte de bravade, avec un cahier des charges tiré aux dés un soir de biture, cet ouvrage, première réalisation de Trondheim deviendra un jalon de la BD, et il faut le lire pour en prendre toute la dimension.

De l’aveu même de Lewis Trondheim, le concept de départ de cet album est une suite de choix attribués soit au hasard, soit à l’envie de faire pareil que ses petits copains. Le format 3x4 cases, le nom du personnage central, le nombre de pages et le point de départ, jusqu’à la façon dont se déroule l’aventure. Pour ce dernier point, Trondheim laisse, d’une certaine façon, carte blanche à ses personnages, leur laissant le soin d’évoluer librement et de coudre petit à petit la trame finale.

On pourrait se dire que c’est du pipeau, que Trondheim se la pète en disant qu’à la base, il ne sait pas dessiner et encore moins pondre une histoire. En effet, les considérations de l’auteur sur sa propre technique, dont il prétend cacher les défauts derrière un trait le plus grossier possible, laissent dubitatif. Sans faire dans la reproduction photoréaliste, le trait simple de Trondheim n’en reste pas moins incroyablement efficace, car malgré l’absence de couleurs on n’est jamais perdu relativement au sens, à la perspective et à la position des personnages. Tout est limpide, et ce seulement avec des traits clairsemés à l’encre noire. Et même si le trait gagne en qualité au fil des pages, les premières ne sont pas si pourries que ça. Par contre, pour ce qui est du déroulement de l’histoire, impossible de ne pas constater que, parti d’une simple situation, Trondheim improvise tout le reste au fil de l’eau et le but qu’il trouve à l’ensemble, soit la visite de Lapinot à l’ambassade de Patagonie, arrivant en page 6, constituera un fil conducteur anecdotique, dont la réapparition çà et là ne cessera de surprendre le lecteur. Mais le parti-pris qui s’avèrera le plus surprenant sera le nombre de pages. A la 500e,
DR.
Trondheim s’arrête net. Et en cela, il ne fait que suivre son cahier des charges, mais la surprise est grande et on a l’étonnante impression de terminer un roman de Kafka.

Avec cet ouvrage, Trondheim se plie à un exercice de style, s’imposant de découvrir son histoire en même temps que ses lecteurs, sans chercher à calculer un format, en laissant s’exprimer son développement en dehors des contingences de pages qui rythment traditionnellement les BD, et pas toujours pour le meilleur. Il aurait aussi bien pu décider de faire une BD de 33 pages, parce qu’après tout, pourquoi pas. Et c’est là que ça marche terriblement bien. Un peu déçu par cette non-fin, on n’en reste pas moins épaté par la longévité de l’ouvrage. Chaque reprise de la lecture se fait avec une envie renouvelée, tendu qu’on est de vouloir savoir où cela va aller et ce qui va se passer ensuite. Peu importe alors que des éléments ne soient pas développés, que des personnages disparaissent tout d’un coup. Dans la vraie vie, ils seraient réapparus à la page 502, mais ici on s’arrête à la 500. Dommage. Ou en fait non, pas dommage. Parce qu’en procédant ainsi, faisant complètement fi de sa conclusion, Trondheim insiste sur la lecture en elle-même, sur le plaisir qu’on tire à lire l’ouvrage, et pas celui qu’on retire de l’avoir lu, et il réussit ici un coup de maître, rendant en quelque sorte le voyage plus intéressant que la destination.

Créateur et spectateur, Trondheim se pose comme le dieu du petit monde qu’il invente. L’ayant construit de toutes pièces, il laisse ses créatures s’y ébattre selon leur libre arbitre et donne à son personnage principal, parfois autant perdu dans l’histoire que le lecteur, des bribes d’intuition qu’une puissance supérieure gouverne tout ce bazar et le protègera quoi qu’il arrive. En procédant ainsi, Trondheim parvient sur la longueur à dévoiler l’essence même de l’acte créatif… et en plus c'est rigolo !

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