9.5/10Juanalberto dessinator

/ Critique - écrit par iscarioth, le 24/06/2007
Notre verdict : 9.5/10 - Roosevelt, président (Ecrivez votre critique)

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On n'avait pas lu pareille pépite depuis très longtemps. Un temps que l'on compte en mois, c'est une certitude, en année, le doute est mince.

La boîte à bulles aime Roosevelt. Non, pas le président, le dessinateur (oui, je sais, on a forcément dû la lui faire un bon millier de fois celle là). Elle aime tellement ce dessinateur que, chose rare, elle a créé pour lui seul une collection : « La bibliothèque de Juanalberto ». La chose nous a toujours intrigué, et avec la sortie de ce nouvel album, l'occasion nous est donnée de faire enfin connaissance avec le prodige annoncé...

Roosevelt raconte dans cet album les périples d'un jeune auteur de bande dessinée essuyant refus sur refus en présentant ses projets BD à l'éditeur Delduck, qu'il est impossible de ne pas rapprocher de Guy Delcourt. Habile mise en abyme de la bande dessinée pour cet album que l'on rangera volontiers dans sa bibliothèque entre Les éditeurs de bande dessinée, le livre d'entretiens de Thierry Bellefroid et Un objet culturel non identifié de Thierry Groensteen.

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Notre "Howard" dessinateur
Juanalberto est un auteur à l'univers bien particulier : enfantin, décalé, absurde. L'éditeur Delduck fulmine à la lecture de ses planches, pas assez formatées à son goût. Désespérant mais pas désespéré, l'éditeur demande à l'auteur de revenir avec, à chaque fois, un nouveau projet correspondant à un genre bien délimité : aventures, héroïc fantasy, érotique... Ce même cloisonnement de la BD par genre que Groensteen dénonce dans son ouvrage et que l'on relève, concrètement, dans la consommation en BD du public. L'éditeur, décrivant ces genres à exploiter avec une sincérité qui confine au génie, réalise la plus pertinente des auto-critiques qui soient. Voici par exemple, la tirade de ce fameux éditeur enseignant les rouages de l'héroïc fantasy : « Prenez deux ou trois mythes au hasard et mélangez-les bien dans votre creuset. Faites asseoir autour de la même table elfes, anges, djinns, phénix, ogres et sorcières. Placez vos personnages dans des forêts aux noms improbables, dans des villes qu'une haine ancestrale a rendues ennemies, dans des châteaux aux mille spectres. Créez des batailles avec une surenchère d'hémoglobine, que vous allez enrichir d'effets informatiques aux couleurs soutenues. L'important est que tout ça ait vaguement l'air d'une quête existentielle, d'un chemin initiatique. » Tout est dit.

Au personnage de Delduck, dont Guy Delcourt, en préface, assume toute la filiation, répond le personnage d'Anatole Alphapage, auteur militant et autoproduit. Ce personnage dénonce l'industrialisation du processus de création en BD. La BD à recette, à ficelle, conçue pour plaire et créer l'illusion d'une complicité avec un public large, élevé au grain. Le personnage se décrit lui-même tout à fait justement : « J'ai l'air d'un pathétique activiste en mal de nobles idéaux, je sais, je sais... Mais je ne peux pas m'empêcher d'observer ». Une observation très aigue, parfois peut être trop. Ainsi, Alphapage ne fera pas forcément l'unanimité dans ses propos, même auprès des bédéphiles les plus engagés. Mais qu'importe, la réflexion est là, et elle est soutenue par un réel niveau de langue et une véritable argumentation. De quoi ébranler vos certitudes ou vous rendre honteux « de ne pas y avoir pensé plus tôt ».


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Quoi de plus parlant ?
Roosevelt applique-t-il son propre dogme ? Dans sa mise en abyme de la bande dessinée, il dénonce, par l'intermédiaire de ses personnages, un neuvième art industrialisé, dont la codification extrême empêche toute tentative de création. Juanalberto dessinator, en lui-même, constitue-t-il un album qui s'aventure réellement en dehors des sentiers battus ? Définitivement, oui. L'album ne donne jamais l'impression de déjà-vu. Ce type de réflexion sur la bande dessinée est assez rare, mis en image de la sorte, c'est quasiment du jamais vu. Juanalberto, un espèce d'Howard le canard, est entouré de personnages très référentiels : des passants sortis des production Walt Disney, un éditeur qui prend la tête de Canardo de Sokal ou qui semble sortir d'un album de Lewis Trondheim.. Graphiquement, on pense un peu au travail de Georges Bess, dans les années quatre-vingt dix. Roosevelt semble cultiver une esthétique rétro (mobilier, vêtement), une esthétique qui brasse surréalistiquement les influences. On est surpris de l'observer, les planches sont mises en couleur selon deux techniques, appliquées avec une douceur telle qu'on met du temps à se rendre compte des différences : le crayon de bois et l'encre (la scène de la salle de bain, dans les dernières pages, magnifique entremêlement des deux procédés).

On n'avait pas lu pareille pépite depuis très longtemps. Un temps que l'on compte en mois, c'est une certitude, en année, le doute est mince.

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