Interview de Aleksi Briclot - 24/06/2003

/ Interview - écrit par Noir, le 24/06/2003

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Interview de Aleksi Briclot le 24 juin 2003

Krinein : Peux-tu te présenter pour les internautes qui ne te connaissent pas encore ou pas vraiment ?
Aleksi : Actuellement, je suis illustrateur free-lance. J'ai travaillé et travaille encore dans le jeu vidéo et l'illustration (livres, jeux de rôles, magazines...). En fait au départ, j'ai passé un Bac Arts-Appliqués et j'ai enchaîné sur un BTS Image de communication, beaucoup plus axé publicité et graphisme pur, qui m'a apporté beaucoup et me sert énormément mais qui reste bien différent de ce que je fais maintenant. Après mes études, je me suis mis à chercher du boulot, ma mère me poussant à travailler dans la branche ou j'avais eu mon diplôme c'est-à-dire en pub, en PAO. J'ai commencé à postuler, sans réelle envie et pas très convaincu et c'est à ce moment là que j'ai rencontré une personne, devenue aujourd'hui un de mes meilleurs amis, et qui travaille dans le jeu vidéo en tant que designer et directeur artistique. J'ai ainsi découvert que dans le jeu vidéo, il fallait créer les personnages et les décors sur papier, les dessiner... C'est une des première phases de conception d'un jeu. Dans la foulée, j'ai postulé dans une boîte de jeux vidéo, et j'ai continué avec mon premier boulot dans le milieu, en découvrant sur le tas toutes les subtilités et complexités de ce travail. En parallèle j'ai fait de l'illustration jeux de rôles et tout s'est enchaîné petit à petit.

Comment passe-t-on du design de jeux vidéo à l'illustration puis à la BD ?
A côté de mon « background » en graphisme, j'ai développé un dessin plus figuratif en autodidacte. En fait j'ai travaillé de paire l'illustration pour livres et le design dans le jeu vidéo. La BD, c'est un peu différent puisque les paramètres à gérer sont tout autres...
Je m'emploie à aborder chaque travail en adaptant mon style graphique en fonction de l'univers. J'essaie de cerner le fond et de trouver la forme en adéquation avec celui-ci. Je n'ai pas envie de me cantonner à un seul style et à une seule activité. Ca vient de ma culture de graphiste au sens large... Enfin, d'un autre côté j'ai des affinités vraiment particulières avec certains rendus et avec le temps j'affine dans certaines directions bien précises...

J'avais lu dans une ancienne interview que tu aurais aimé réaliser des BD comme celle d'Ashley Wood (Spawn). Maintenant que c'est chose faite, qu'est-ce qui a changé dans ta vie ?
Hum, je ne dirais pas que c'est chose faite. Je suis sur la voie mais je ne me suis pas encore complètement réalisé et j'ai encore pas mal de route en BD et comics.
Sinon, dans le concret, ça n'a pas changé énormément de choses dans ma façon de travailler. Ca m'ouvre de nouvelles portes, de nouvelles latitudes surtout, et des billets d'entrée aux Etats-Unis. J'ai d'ailleurs de plus en plus de visibilité là-bas comme avec ce concours que j'ai gagné sur le site internet du film Terminator 3 où plusieurs de mes illustrations apparaissent. Il y a aussi cette apparition, l'année prochaine, dans Spectrum 10, la grosse anthologie annuelle d'art fantastique.
Je prends encore mes marques sur Spawn mais j'aurai plus de facilités pour la suite. On verra ce que ça donnera...

Quelle est ta façon de travailler ?
A la base je fais des roughs en dessin. Ca m'arrive souvent de poser les bases d'une illustration dans le métro. Puis je reprends tout en digital et je monte mon image avec ce médium, en mixant ensuite avec de la peinture... Récemment, je me suis mis à produire de plus en plus de pièces uniquement en digital, sans aucune phase papier.
Cela dépend aussi de la demande et rien ne m'empêche de revenir à des images plus classiques. J'aimerais d'ailleurs continuer à garder ce côté traditionnel. Il y a aussi une autre facette du graphisme qui m'intéresse avec des travaux de mise en page...

...Comme tu as pu en réaliser avec ton travail sur Cops (jeu de rôles aux éditions Siroz)
Oui, c'était très intéressant. C'était un travail plus global dans le sens où je suis intervenu sur la partie mise en page. En gros, ne pas seulement livrer des illustrations mais un tout, en pensant qu'au final, on aura un bouquin complet et pas seulement mes dessins. Je voudrais de la même façon pouvoir tout gérer plus tard ou en tout cas englober tous les aspects graphiques des projets sur lesquels je travaille.

J'ai pu remarquer, aussi bien sur des travaux d'illustration comme Prophecy, Cops ou qu'avec l'héroïne de Simony, que tu utilises fréquemment des tatouages et des symboles en tout genres sur tes persos. Est-ce le designer graphique qui ressurgit ou est-ce par simple goût personnel ?
C'est un peu mon univers (même si je ne suis pas tatoué)... [rires]
Plus sérieusement, c'est surtout un outil, un objet graphique intéressant qu'il me plaît d'utiliser. Il y a des créateurs de tatouages très doués... Je pense notamment à Yann (Tribal act) qui a une superbe approche du graphisme sur le corps.

Comment a eu lieu cette mouture française de Spawn ?

C'est une histoire de longue date. Cela s'est déroulé en plusieurs étapes, ça ne m'est pas tombé dessus comme ça. Je suis en effet en relation avec les membres de Semic, qui gèrent Spawn depuis plusieurs années (notamment avec l'adaptation comics du jeu vidéo Alone in the dark chez eux). L'idée a germé dans la tête de Thierry Mornet (rédacteur en chef de Semic) et Jean-François Porcherot (responsable éditorial de la série, qui a d'ailleurs proposé le « plot », ou trame de notre histoire) qui en a parlé à Todd McFarlane lors de la Convention de San Diego en 2002.
L'univers me correspondait tout à fait ; Todd a vu mon book et il a été emballé.
Ensuite, tout s'est enchaîné, avec un autre collaborateur de longue date, le scénariste Alexis Nikolavitch qui a développé l'histoire.

J'ai trouvé qu'il y avait une approche très cinématographique dans la mise en scène de Simony, est-ce une volonté de ta part ou de Todd McFarlane ?
Pour en avoir longuement discuté avec Jean-François de Semic et Alexis (le scénariste), c'est un choix qui s'est imposé de lui-même. Le script d'Alexis est déjà très cinématographique en lui-même avec un découpage très bien pensé. C'est peut-être aussi un aspect plus européen de la BD qu'on a essayé de ramener dans Spawn.
Todd aussi a insisté pour que je me concentre sur le "storytelling". Il y a beaucoup de procédés intéressants dans le cinéma, comme le champ-contre champ, tout un b, a, ba de la narration séquentielle qui n'est pas toujours bien exploité mais qui à mon sens est essentiel pour raconter une histoire.
Un des travers du comics (ce n'est pas non plus une généralité), c'est que la production est beaucoup plus rapide, les délais plus réduits, ce qui apporte son lot de contraintes. Tu prends le cas de Ashley Wood par exemple : graphiquement, je trouve ce qu'il fait absolument génial mais ses histoires sont difficilement lisibles parce que justement il n'intègre pas ces notions de storytelling... Enfin, c'est mon approche de la BD pour l'instant. Je pense que c'est bien de l'aborder de cette façon. Je considère qu'il nous faut être avant tout des conteurs au service de l'histoire.

A propos, quelles sont tes références ?
Enormément de choses (trop longues à lister), en cinéma, en graphisme, en photo, je vais piocher un peu partout, en art contemporain aussi... Je ne réintègre pas tout ça dans mon travail mais ça me sert quelque part, en restant stocké en mémoire.
Niveau comics en ce moment j'aime beaucoup Ultimates et Daredevil de Bendis et Maleev. Sinon à la base, ma première inspiration vient des X-men. J'ai commencé à dessiner en reprenant ces personnages.

J'avais cru comprendre que tu étais très intéressé par la photo et les montages dessin-photo. Est-ce toujours d'actualité ?
Oui, c'est quelque chose qui m'attire énormément, justement en se rapprochant d'une notion de graphisme au sens général. Pour ma part, j'adore le rendu photo, le fait de présenter quelque chose de concret, de mystifier les gens en leur présentant des images qui ont un goût de réalité. En arrivant à créer le doute : "mais d'où ça vient ? De quel film c'est tiré ? Comment ça a été fait ?...".
On verra comment ça se passe pour la suite, comment je pousserai dans cette voie.
Plus jeune, j'ai eu une période de fascination envers les effets spéciaux au cinéma. Je m'amusais à faire des moules de visages de différentes personnes, à sculpter des masques, des prothèses, que je tirais ensuite en latex pour les appliquer sur mes « cobayes ». Je trouvais qu'il y avait un côté magique. Le modèle maquillé qui bouge et prend une autre forme, donne vie à une créature réelle. Ca me fascinait. Et à défaut d'avoir une caméra et d'utiliser ça pour un film, le médium le plus évident, c'est la photographie.
A terme, j'aimerais donc transporter les gens dans cet autre monde avec des boulots mélangeant effectivement un côté illustratif et photographique. Mais tout ça demande du temps et pas mal d'investissements, et pour l'instant...

En tant qu'illustrateur, est-ce qu'on ne ressent pas une certaine frustration avec le passage de l'illustration à la BD, du fait de ne pas travailler à fond chaque image ?
C'est toujours comme ça. Je pense que c'est là que se trouve la grande différence entre la BD et l'illustration : d'un côté, on peut développer son sujet, de l'autre on doit en effectuer une synthèse. C'est délicat, je me pose régulièrement ces questions par rapport à mon boulot et j'essaie d'y répondre en produisant. On verra, avec plus de bouteille, quelles solutions j'aurais trouvées et mon point de vue à ce sujet. Est-ce qu'on peut garder les mêmes codes en illustration et en bande-dessinée ? Quel est le meilleur choix pour raconter une histoire au mieux ? Le travers c'est de tomber dans le syndrome des belles planches et des belles images qui racontent mal l'histoire et la desservent.

Tu vas bosser sur quoi après ça ?
Il n'y a rien de concret pour l'instant. Je vais continuer à faire pas mal d'illustrations et des couvertures. J'ai notamment un projet de livre illustré. J'espère continuer dans le comics mais ça va surtout dépendre des sollicitations et de la suite des événements, avec Spawn notamment. Sinon il y a aussi les jeux vidéo, je me régale toujours là dedans.
Enfin plein de choses quoi...

Et l'animation, ça t'intéresse ?
Non. Ca m'attire moyennement, ou alors juste la phase de conception qui est très proche de celle du jeu vidéo. Si je devais en faire, ce serait sur la base d'un concept original, mais je n'ai pas les connaissances techniques, je ne m'y retrouverais pas. Je préfèrerais le cinéma plutôt ou encore des projets en 3D.

Qu'en est-il de ton site Internet ?
A terme ce sera une galerie professionnelle de mes travaux. J'espère pouvoir le faire vivre en intégrant des news. Mais pour l'instant, ce n'est pas gagné, faute de temps.

Un site à conseiller à nos visiteurs ?
Conceptart.org. Un site américain où se côtoient des designers, des gens qui travaillent dans le jeux vidéo, l'animation, le cinéma etc. Le niveau est extrêmement élevé, on y trouve de fabuleux professionnels. Moi je l'utilise pour échanger et avoir des retours sur mes travaux. Et ça fait vraiment avancer d'être en rapport avec des gens aussi doués qui portent un regard pointu et extrêmement exigeant sur ton travail.

Merci beaucoup Aleksi !

Propos recueillis par Noir.

Travaux :
Design de jeux vidéo pour Cryo et Kalisto ; illustrations pour les jeux de rôles Agone, Dark Earth, Feng Shui, Prophecy, Les Métabarons, Nephilim révélation, Vermine, Cops ; illustrations pour les revues Backstab, Casus Belli ; quelques histoires courtes chez Semic ainsi que l'adaptation comics d'Alone in The Dark ; et Spawn Simony.

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