Si l'on devait élire le grand espoir de la bande dessinée franco-belge de ces dernières années, le nom de Vanyda apparaîtrait à coup sûr dans la liste de présélection établie. Nominée à Angoulême en 2005 dans la catégorie du meilleur premier album pour l'Immeuble d'en face, Vanyda s'est vue accéder à une reconnaissance internationale. Edité dans plusieurs pays étrangers, L'immeuble d'en face a été récompensé du titre de « meilleur manga 2006 » par le célèbre magazine américain Publishers Weekly. Une victoire pour la jeune dessinatrice, mais aussi une consécration méritée pour l'édition française indépendante.
Vincent Henry ne s'en cache pas, les premières planches de l'Immeuble d'en face, autoéditées, ont été l'une des raisons qui l'ont poussées à construire sa maison, la Boite à bulles. L'immeuble d'en face est une histoire quotidienne, elle pourrait même s'affirmer avec le temps comme le symbole évident du genre. L'histoire est celle d'un immeuble et de ses habitants : un jeune couple, Claire et Louis, un couple plus âgé, Fabienne et Jacky, et une jeune mère : Béatrice et son petit Rémi. Tout ce beau monde se croise, au coin d'un escalier ou au prétexte d'une porte qu'on ne peut pas ouvrir. Peu à peu, au fil des hasards, les individus apprennent à se connaître et des impressions, sentiments, déclarés ou pressentis, se créent. Pour chaque personnage ou couple, il y a un récit, un cheminement. Sur le modèle de certaines chroniques ou feuilletons, les points de vue s'enchaînent et l'on passe d'un personnage à l'autre au fur et à mesure des jours et semaines. La construction est semblable à celle développée dans les albums d'Alex Robinson, mais ici, on s'attarde réellement sur le quotidien, dans toute son essence. Pas d'intrigue au sens purement fictionnel, les scènes vont de la séance d'épilation manquée à la soirée amusante entre copains, en passant par un petit câlin entre amoureux.
Le lecteur se retrouve très vite embarqué dans le récit, s'attachant à des personnages tous très proches de notre environnement.
Qui, dans son entourage, n'a jamais eu de copain ou de copine un peu trop égocentré et indélicat ? Qui ne s'est jamais retrouvé coincé chez un voisin aussi passionné que lourdingue ? Dans sa préface du premier album, Frédéric Boilet souligne le talent presque insolent de Vanyda quant à la narration. On ne peut être que d'accord avec lui. Vanyda parvient à capter les gestes, regards, impressions, sentiments et petites conversations qui remplissent le quotidien. On ressent cette pertinence jusque dans les dialogues, composés dans un language naturel, parlé, intuitif et moderne, qui ne tombent jamais dans le caricatural. Avec énormément de tendresse, Vanyda met le doigt sur les petits défauts et comportements habituels des hommes et des femmes. Le groupe de garçons concentrés sur leur partie de jeux vidéo ou hilares devant des vidéos cradingues sur le net ou celui de jeunes filles gourmandes en potins et confidences. Un portrait qu'on pourrait croire réprobateur, caricatural et hautain, mais qui s'avère en fait particulièrement pétillant et révélateur de véritables modes de vie et façons d'être chez les jeunes adultes (pour Claire et Louis et leurs amis), ainsi que chez les hommes et les femmes de manière générale.
Vanyda maîtrise parfaitement la mise en images, arrive à créer toute sorte de sensations de lecture à partir des plans et de la mise en page qu'elle choisit. Dès le premier album, Vanyda insère dans son récit de véritables audaces et innovations. A mi parcours, on doit « renverser » l'album pour poursuivre sa lecture, les planches se présentant alors à l'horizontale. Mieux, Vanyda joue avec le temps et l'espace, en mettant au point un ingénieux système en strips. Ce système est ébauché dans le premier tome et se perfectionne dans le suivant. Il s'agit d'histoires s'étalant sur plusieurs planches, planches divisées en trois strips, qui observent un groupe de personnage à des endroits différents. Plusieurs modes de lecture sont alors possibles : la lecture de survol, celle qui dresse un panorama global, la lecture simultanée, sur le schéma classique, page après page en faisant s'emboîter chaque récit, ou la lecture linéaire, un strip lu dans son prolongement après l'autre. Ce concept de récits simultanés est développé dans le tome deux (chapitre 29). Il s'agit d'une soirée, prenant place dans l'appartement de Claire et Louis. On retrouve ce même jeu de narration continue par strips, mais avec des scènes qui débordent les uns sur les autres, qui s'emboîtent ou qui sont en rapport narratif direct. On s'étonne de multiples découvertes, on est surpris des prouesses et trouvailles narratives qui décuplent véritablement le plaisir de lecture.
Le travail de Vanyda s'inscrit au coeur des évolutions actuelles concernant la bande dessinée. Jean-Paul Gabilliet a parlé, dans un article resté fameux, « d'européanisation de la bande dessinée américaine ». A juste titre, on peut aussi parler de « manga-isation de la production franco-belge ». Jusque dans les années 1990, la BD franco-belge s'est inscrite très fortement dans des genres codifiés et en lien avec la production cinématographique comme le western ou la science-fiction. Sous l'influence notamment de la BD d'auteur japonaise, la bande dessinée franco-belge s'est tournée vers des thèmes plus quotidiens, des récits de vie très empreints de réalité. Il ne faut pas chercher à déterminer quelle est l'influence et qui est l'influencé. On parlera aujourd'hui plus élégamment de métissage mondial. La récompense décernée à L'immeuble d'en face par Publishers Weekly peut aussi se concevoir comme un signe de « destruction des barrières ». Le meilleur manga de l'année est français. Le terme « manga » ne désignerait pas une provenance simplement géographique mais un véritable patrimoine culturel mondial. L'immeuble d'en face est un très bon exemple de ce phénomène. Enfant des années quatre-vingt, Vanyda a grandie sous l'influence manga et japanime. L'immeuble d'en face reprend la construction des bandes dessinées japonaise : noir et blanc, trames en pointillés, pagination épaisse, chapitrage. « C'est cette forme « pavé noir et blanc » qui me convient le mieux. J'ai le temps de développer mon histoire et je peux me permettre d'utiliser des pages pour dessiner des moments anodins comme dans le manga » explique Vanyda à Arte. A cette construction influencée nippon, il faut rajouter un contenu, une culture et un mode de vie issus du quotidien français et notamment de Lille, L'immeuble d'en face se déroulant dans la métropole lilloise. On avait pu apercevoir la gare Lille Flandres dans l'Année du dragon. Dans l'Immeuble d'en face, on nous parle parfois du Biplan, des universités Lille I, II et III. Les nordistes apprécieront cette proximité supplémentaire.
L'immeuble d'en face, c'est la quintessence du genre quotidien : observer les personnages, sans les juger, se délecter des relations qui se lient et se délient. L'immeuble d'en face est un récit plein d'humanité et de tendresse, dont l'inventivité narrative ne cesse de surprendre et de passionner. Vanyda s'annonce être une future "grande" de la bande dessinée. On attend son prochain album, publié chez Kana Dargaud avec une très grande impatience.
iscarioth []

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