8/10Immergés - Tome 2 - Oskar Kusch

/ Critique - écrit par athanagor, le 02/10/2010
Notre verdict : 8/10 - Entre deux eaux (Ecrivez votre critique)

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Deuxième volet de ce que l'on pensait n'être qu'un one-shot, ce tome 2 alterne les réalités du bateau, de la guerre, de l'Armée, de l'Allemagne.

Confiné dans le même sous-marin, avec le même équipage, pendant la même guerre, Nicolas Juncker expose une nouvelle tranche de vie, celle d'Oskar Kusch, dit grenouille. Veilleur à bord, il a l'immense privilège de pouvoir sortir à l'air libre pour scruter l'horizon maritime deux fois par jour. Cela aurait pu suffire à expliquer pourquoi il se sent différent, meilleur, privilégié par rapport à ses camarades. Mais la différence qu'Oskar ressent va bien au-delà des attributions de son poste. Oskar n'a rien de commun avec ce ramassis de ploucs ignares, vulgaires et violents. Oskar est croyant. Il est digne. Il a une haute opinion de l'armée et du Reich. Et s'il s'est engagé, c'est par conviction. Un jeune homme de sa trempe avec son éducation aurait pu embrasser n'importe quelle carrière. Mais c'est l'armée qu'il a choisie et dans le plus dur des corps, les sous-mariniers. Alors il ne comprend pas ces hommes qui se comportent comme des animaux. Il ne comprend pas ces entorses régulières au règlement. Et il ne comprend pas qu'un des leurs puisse être la victime silencieuse de tant de brimades. Oskar, il ne comprend pas...

Dans cet opus, deuxième d'une série qu'il faut comprendre comme prévue pour 19 tomes, soit un par membre d'équipage, Juncker parvient à affirmer son style et l'ambiance oppressante qu'il mettait en place dans le précédent. Cerclées de noire et envahies par le tumulte des machines, les vignettes sont aussi compressées dans la page que le sont les hommes dans leur cercueil mi-flottant mi-coulant. Et le fait que le personnage principal soit amené à rencontrer l'air libre plus souvent que les autres ne change rien à l'affaire. Les r
ares sorties sont étouffées par un brouillard dense ou une pluie battante, privant le lecteur de la moindre occasion de retrouver son souffle et de se désolidariser du reste de l'équipage.

Une fois encore, au-delà d'un quelconque message sur la validité d'une guerre ou l'appartenance à telle ou telle armée, c'est le fait social qui est disséqué. Jamais on ne regarde ces hommes avec plus de mépris que d'autres, sous prétexte que faisant partie d'une armée qui se voulait composée de surhommes, ils sont encore plus pathétiques dans les bassesses de leur humanité. Les mensonges de la propagande et l'esprit du nazisme sont relativement absents de la considération qu'on porte, plus simplement, à des sous-mariniers de la seconde guerre, soit des hommes forcés à une cohabitation extrême face à un danger invisible et omniprésent. Seules les références à l'histoire personnelle d'Oskar, qui surnage dans cette boue par le peu de dignité que le gros-plan sur sa personne lui autorise, font échos au contexte politique particulier. Mais encore faut-il y voir les raisons et les circonstances spécifiques à la nation allemande, qui la poussèrent dans une terrible logique. Comme un écho à La mort est mon métier de Robert Merle, et toute l'installation qui est faite autour de la psychologie du personnage, la vie de Kusch ne sert qu'à accentuer le désarroi profond qui l'envahit, comme n'importe quel homme tentant d'opposer une idéologie à la réalité.

Derrière cette claque aux illusions et cette réflexion sur les hommes entre eux, Juncker pose un décor incroyablement prenant, en enfermant tout dans l'exiguïté de son théâtre. Les insultes, les mouvements d'humeurs, les gestes brusques et les habitudes dégueulasses de l'équipage envahissent la conscience du lecteur au point de trembler pour sa sécurité lors des avaries et de refermer l'album avec des relents de nausées au fond de la gorge. Et n'était un passage confus lors de la bataille, qui fait perdre le fil et embrouille le propos, on se sentirait comme appartenant à cette fraternité forcée, et heureux de la quitter pour une permission à terre.

Ainsi, en se posant dans la tête d'un second personnage, l'auteur parvient à regarder une réalité différente de son histoire, comme au travers d'un prisme dont il reste 17 facettes à observer.

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