7/10Immergés - Tome 1 - Günther Pulst

/ Critique - écrit par athanagor, le 12/10/2009
Notre verdict : 7/10 - Le vieil homme est l'amer (Ecrivez votre critique)

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Cette série dont le titre pourrait ne pas s'appliquer aux seuls sous-marins, nous donne en guise de tome 1 une tranche de vie allemande, de juillet à septembre 1939.

Günther Pulst en a marre ! Plus de vingt ans qu'il sert dans la Kriegsmarine et plus ça va, moins il supporte les ânes bâtés qui lui servent de compagnons. Déjà, qu'ils l'appellent tous papy, ça le gonfle odieusement. Mais en plus ils passent leur temps à se raconter des trucs dégueulasses, et ça c'est le pompon. C'est vraiment rien que de la racaille et c'est bien le diable s'il y en a deux ou trois de supportables à bord. Heureusement, tout n'est pas foutu. Le capitaine au moins est un homme valable, qui a déjà combattu en 18, comme Pulst. S'il n'était pas là, on se demande bien quel serait le niveau dans ce cercueil immergé. Vivement le retour au port et la permission à terre ! Quoique, l'enthousiasme général baisse d'un cran à ce sujet quand on apprend que les SS attendent l'équipage dès leur retour de manœuvre. Bien sûr, il ne s'agit que de leur poser quelques... questions.

Drôle d'objet par son sujet, son atmosphère, et son héros atypique, cette BD impressionne C'est beau !
C'est beau !
d'entrée de jeu par sa capacité à immerger (et c'est le mot) le lecteur dans le ressenti glauque d'un sous-marin diesel. L'omniprésence du bruit, la promiscuité, les conflits de pacotilles, la bassesse de certains personnages, tous ces aspects sont présentés et décrits par Günther Pulst, maître diesel au caractère râleur. C'est cette vie sale et médiocre que l'album arrive à véhiculer avec beaucoup de talent, cette vie qui dépasse le simple cadre des opérations en mer, comme le suggère le cadrage oppressant et noir des cases, qui se poursuit jusque dans les périodes de permission à terre.

Nicolas Juncker utilise ce cadre pour nous raconter la vie de cet homme qui est partagé entre deux familles. D'un côté et à terre, sa mère, acariâtre et détestable, qui ne voit en Günther qu'une mauvaise imitation d'un défunt mari ou d'un regretté premier-né. De l'autre et en mer, la marine, qui lui en fait voir tout autant et le punit régulièrement de son caractère odieux par le mépris et les brimades. Mais aussi haïssables soient-elles, un homme n'est rien sans sa famille. Malgré les ressentiments qu'il porte aux deux, Günther ne supporte pas d'en être exclu. Ce sentiment le poussera au bord d'une folie paranoïaque qui manquera de peu de prendre le pas sur lui, et le mènera à défendre sa place dans sa famille maritime, avec une grande violence, méchamment illustrée, à la limite du dégueulasse. Conscient de la limite de son attitude et de l'emprise de cette famille sur les comportements et les règles, Günther essaiera de s'en sépare. Mais la famille, ça colle.

Au travers de l'expérience de cet homme, son aventure, son ressenti, Juncker raconte aussi l'armée allemande et son tiraillement entre ses valeurs et celles de ceux qu'elle est censée servir. Nous rappelant que les SS, ce n'était pas l'armée, il illustre cette opposition qui ne dit pas son nom par le transfert d'autorité de la mer à la terre. La mer est le royaume de Cecil Wolfgang Laüwerfus, le capitaine, dit le calife. Lui aussi a vu et fait la première guerre, et lui aussi est enfermé dans cette boîte humide, comme les autres, comme sa famille. Pour cela, ses hommes le respectent. Mais à terre, il y a la SS, qui fouille, investigue, pousse les hommes à la délation du moindre penchant anti national. Ses pouvoirs sont immenses bien que difficilement légitimes, et c'est pour cela que les hommes la craignent. C'est
cet assujettissement contraint de la force à la folie que dessine Juncker, et ce pour tous les personnages de l'aventure, Günther, l'équipage, l'Armée, l'Allemagne.

Admirablement aidé par son trait fort, mais aussi par les couleurs terreuses de Greg Salsedo qui traduisent l'hiver dans une époque dominée par le diesel, Juncker pose tous les ingrédients nécessaires à un développement clair, renforcé par des cadrages astucieux qui suggèrent l'atmosphère et les états d'esprits. Bien que statique dans son ensemble, l'illustration fait office de vecteur des sentiments, expressions et impressions, aussi par le biais de représentations parcellaires, comme des coups d'œil effrayés sur des réalités terrifiantes, et par la force des regards qu'elle parvient à animer d'un simple trait.

Pourtant, et malgré tout ce talent, cette justesse de propos et ce ressenti fort, le livre se ferme sans aucune suite dans les idées. Le moment a été fort, prenant, parfois émouvant, mais maintenant que c'est fini, on n'y pense plus. Que s'est-il passé ? A la relecture, on constate que les sentiments provoqués et les ressentis sont souvent construits sur le côté écœurant, sale, grossier, gerbant de l'histoire. Ceci provoque des réponses immédiates, mais dont l'empreinte est faible, comparé à celle laissée par des éléments qui s'adressent plus à l'âme qu'au ventre. Ces éléments sont certes présents dans l'ouvrage, dans les craintes, les incertitudes et les conversations tacites que véhiculent les regards des personnages, mais ils sont couverts par les aspects brutaux. Mais ceci n'est qu'une tentative d'explication. Il est tout aussi probable qu'on cherche inconsciemment à ne plus y penser pour ne pas avoir la tentation de retourner dans cette boîte à sardine assourdie par le bruit d'un diesel puant, piégé, de fait et de cœur, dans cette humanité médiocre et humide.

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