8/10Ferme 54

/ Critique - écrit par gyzmo, le 25/05/2008
Notre verdict : 8/10 - Poésie à l'unisson (Ecrivez votre critique)

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Galit et Gilad ont harmonieusement marié leurs arts respectifs afin d'enfanter un témoignage très intéressant dans sa forme, son découpage travaillé et sa façon de bousculer une légèreté ambiante.

Les romans graphiques d’origine étrangère introduits sur notre territoire par Ca et Là ont toujours eu une saveur commune : le dépaysement. Bien entendu, il ne s’agit pas exactement de n’importe quel “dépaysement”. Les voyages proposés par ces publications sont généralement plus subtils. Ils sont intérieurs, et finalement dépaysants par rapport aux ailleurs imaginaires qui composent en majorité les catalogues des ténors de l’édition française. De leur relation familière avec nos propres expériences, ils tirent en effet leur valeur salutaire. Il en va de même pour Ferme 54 des israéliens Galit et Gilad Seliktar qui, pour la première fois traduit de l‘hébreu pour l’Hexagone, présente bien plus que l’itinéraire d’une jeune fille dans la campagne israélienne des années 70-80.

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Le style doux et épuré de Gilad rappelle de beaux croquis d’un carnet de voyages dans lequel l’œil est parvenu à capturer en quelques traits d’encre de Chine l’essentiel d’un instant en train de s'effilocher. Ces prises de vue documentaires - mises en relief à la perfection par des zones d’ombre reposantes ou des liquides (eau, parfum) de couleur mauve délavé, sont au cœur d’une intimité touchante, sans toutefois outrepasser les limites de l’indiscrétion. Avec ses trois vignettes par page, leur format Scope désanamorphosé, ses cadrages cinématographiques et ses plans décomposant le mouvement, Ferme 54 évoque également le profil d’un story-board délicat où le découpage technique laisse son habituelle place à de furtives descriptions poétiques. A travers trois fragments d’une vie – en partie autobiographique, les textes de Galit s’immiscent entre chaque case contemplative, à rythme lent. La plume discrète de la scénariste prend le temps de planter un décor anodin, se tait quelquefois avec pudeur pour laisser à l’image tout son pouvoir d’évocation. Le déroulement transite dans la simplicité, sans esbroufe, et fait appel aux possibles souvenirs de notre adolescence : les flots d’une piscine inspiratrice d’un premier amour et de son désir charnel ; la promenade pépère d’un chien tête en l'air à quelques mètres d’un anniversaire ; des œufs défilant sous un doux tapis de lumière… Puis bang ! vient le coup de théâtre. Cet ingrédient perturbateur, lorsqu’il percute de plein fouet ce quotidien en apparence paisible et insouciant, soulève des conséquences si tragiques que le fil (trop) serein de la lecture casse soudain. Le gouffre d’un profond malaise se découvre alors sous les godasses tant des protagonistes que du lecteur embarqué. Si l’usage veut que le Drame surgisse souvent là où il n’est pas attendu, la chute est rude à encaisser, retentit en celui pourvu des cordes sensibles adéquates. Elle prend plus de poids une fois remise dans le contexte tourmenté d’époque qui a servi de toile de fond au récit (invasion du Liban en 1982, par exemple). Mais même sans cette référence indispensable pour comprendre la projection finale historiquement destructrice, Ferme 54 arrive sans peine à interpeller, ne serait-ce que par son visuel remarquable.

Frère et soeur à la ville, Galit et Gilad ont harmonieusement marié leurs arts respectifs afin d'enfanter un témoignage très intéressant dans sa forme, son découpage travaillé et sa façon de bousculer une légèreté ambiante. La cadence n'est certes pas des plus alertes. Néanmoins, au-delà de la candeur et de la nostalgie, une tristesse latente attend son tour de garde, repêchée par moments par l'envie de faire front, de batailler ferme, malgré l'omniprésence inquiétante de la Grande Faucheuse. Et sous le souffle tranquille et l'apparence gracieuse se dissimule un appel d'air puissant auquel il est difficile de résister.

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