8.5/10Fantastic Four - 1966

/ Critique - écrit par riffhifi, le 08/08/2007
Notre verdict : 8.5/10 - Surfin' USA (Ecrivez votre critique)

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Surfin' USA

De nos jours, suivre les aventures des super-héros de Marvel ou DC Comics est devenu quasiment un job à plein temps. Rien que pour les 4 Fantastiques, le lecteur doit choisir entre les différents titres en circulation : Fantastic Five (où Miss Hulk a rejoint l'équipe), Ultimate Fantastic Four (situé dans une sorte d'univers alternatif), The New Fantastic Four, sans compter les hors séries, numéros spéciaux et autres histoires parallèles comme le crossover Civil War. Un vrai casse-tête pour les scénaristes de cinéma, chargés d'écrire une aventure fidèle à la bande dessinée mais compréhensible par le public néophyte. La solution est toute trouvée : Mark Frost a annoncé que le scénario des 4 Fantastiques et le Surfer d'Argent était basé sur les épisodes 48 à 60 de la première série, correspondant à sa cinquième année d'existence. L'année 66, lorsque les Fantastiques étaient encore pilotés par leurs deux artisans d'origine : Stan Lee au scénario et Jack Kirby au dessin.

Excepté le numéro 51, qui met en scène un savant coupable de voler l'apparence de la Chose avant de connaître un destin tragique, ces épisodes suivent trois trames savamment alternées : la première relate les mésaventures du peuple des Inhumains, la deuxième présente le personnage de la Panthère Noire, et la troisième, bien entendu, traite du Surfer d'Argent et de son rapport à l'espèce humaine.

Les Inhumains (# 48, 54, 56 et 59)

Maximus et Black Bolt
Maximus et Black Bolt
Rencontrés peu après le mariage de Reed et Sue, les Inhumains forment un peuple caché du monde, qui craint le contact avec les humains. Malgré leurs pouvoirs, ils se refusent à livrer la guerre à l'humanité, et préfèrent rester soudés en une communauté secrète. Leur chef Black Bolt, bien que doté d'une puissance inégalable, est symboliquement muet.

La métaphore est universelle, les peuples opprimés pour leur différence sont légion dans l'histoire du monde, et leur statut de parias vient souvent de la jalousie qu'ils suscitent (voir la confiscation des biens des Juifs par les nazis pendant la seconde guerre mondiale). Pour pimenter l'histoire, Johnny Storm (la fougueuse Torche Humaine) tombe amoureux de Crystal, une Inhumaine. Leur liaison semble impossible, car les deux peuples refusent que leurs membres se mélangent...

La Panthère Noire (# 52, 53 et 54)

T'Challa, Reed et Sue
T'Challa, Reed et Sue
Les Fantastiques sont conviés au Wakanda par son souverain T'Challa, qui a besoin de tester ses capacités physiques avant d'affronter, sous l'apparence rituelle de la Panthère Noire, l'homme responsable de la mort de son père.
La création d'un super-héros noir en 1966 n'a rien d'anodin. Il faut se souvenir que les années 60 sont celles des émeutes raciales aux Etats-Unis, et que le droit de vote n'a été accordé aux Noirs qu'en 1965 ! Le nom de Black Panther est loin d'être innocent lui aussi, puisque la même année, le Black Panther Party, un mouvement révolutionnaire afro-américain formé par Bobby Seale et Huey P. Newton, voit le jour aux Etats-Unis. Stan Lee, en présentant un personnage africain à des lieues de la représentation qu'on en faisait encore à l'époque (le « bon sauvage » auquel on ne concède à la limite que le sens du rythme), prend clairement le parti d'informer son lectorat sur un point qui peut paraître évident aujourd'hui : il n'y a pas de hiérarchie entre les couleurs de peau. T'Challa est un génie scientifique, il a étudié dans les plus prestigieuses universités, et il est d'une noblesse qui fait honte à son adversaire mercantile. Les Fantastiques ne sont que des figurants dans cette intrigue entièrement dévouée au personnage de la Panthère Noire. Stan Lee, en avance sur son temps ? Sans aucun doute : au cinéma, le premier personnage noir à occuper la première place dans un film ne sera vu qu'en 1968, dans La nuit des morts vivants (culte aujourd'hui, mais mineur à l'époque). Et il faudra attendre les années 80 pour voir un acteur afro-américain tenir seul la vedette à l'écran...

Le Surfer d'Argent (# 48, 49, 50, 55, 57, 58, 59 et 60)

Si Spider-man est la bande dessinée "intimiste" de Marvel (Peter Parker a des soucis purement matériels), et X-men la bande dessinée "sociale" (qui traite de ségrégation et d'intolérance), Fantastic Four peut être considéré comme la bande dessinée "existentielle" : avec ses intrigues cosmiques et ses enjeux planétaires, elle relègue souvent au second plan son intrigue familiale (mariage de Reed et Sue, les frasques de Johnny le petit frère) au profit de réelles interrogations sur la place de l'homme dans l'univers.

Le Surfer et la Chose
Le Surfer et la Chose
Le Surfer d'Argent, venu du fond du cosmos, n'a qu'un seul but : inspecter les planètes pour déterminer si elles peuvent nourrir son maître, le géant Galactus. La Terre lui paraît mangeable, elle servira donc de casse-croûte au dévoreur de mondes. Bien entendu, les Fantastiques ne l'entendent pas de cette oreille, et tentent d'expliquer aux deux zigotos qu'ils aimeraient bien négocier la survie de l'espèce humaine. Galactus ne comprend pas, et ne voit pas pourquoi il changerait ses plans pour un peuple dont il se tamponne complètement. S'apprêtant à ravager la planète en piétinant tout ce qui s'y trouve, il rappelle furieusement au lecteur que l'être humain n'a jamais eu de scrupule à détruire la nature et les animaux, considérés comme négligeables face à l'homme. Heureusement pour nous, le Surfer d'Argent prend la défense de l'humanité, pas tellement par souci de justice mais plutôt pour conserver à l'univers son équilibre. Le Surfer (dont on n'apprendra que bien plus tard qu'il s'appelle Norrin Radd) n'est pas doué d'émotions, il est au-dessus du bien et du mal...

Dommage que les épisodes 57 à 60 ne le montrent qu'en instrument du Docteur Fatalis (Doom en v.o.) : celui-ci le dépossède de ses pouvoirs afin de devenir (surprise) le maître du monde. Une intrigue franchement lassante, qui semble ne recueillir que peu d'intérêt de la part des auteurs eux-mêmes : les cases sont émaillées de gags et apartés (signés "script-happy Stan" ou encore "caption-crazy Stan") dans lesquelles le lecteur est invité à inventer lui-même l'onomatopée d'une explosion, ou à remarquer le modèle de voiture que Jack Kirby s'est fait plaisir à dessiner. La liberté de ton de Stan Lee fait plaisir à lire, et rappelle qu'il n'a pas toujours été un simple figurant moustachu pour productions hollywoodiennes calibrées.

La patte Marvel

Les années 60 ont constitué une renaissance pour un Jack Kirby, un peu oublié après les aventures de Captain America dans les années 40. Ici, il est au sommet de son art : Reed Richards est loin de la caricature approximative de James Stewart qu'il était dans les premières planches, et la Chose possède cet aspect mythique qui en fait un personnage tragi-comique si particulier.

Stan Lee, de son côté, prend manifestement son pied à louvoyer entre différents styles d'écriture : littéraire et ampoulé pour la narration (il ne considérait pas que son lectorat, même jeune, devait être cantonné à un vocabulaire de douze mots), factuel et scientifique pour Reed, argotique et limité pour la Chose... Les relations entre les personnages, comme d'habitude, tournent régulièrement au vinaigre en raison de leurs caractères opposés : même le couple Reed-Sue, en raison de leur récente situation de jeunes mariés, semble prendre plaisir à se friter régulièrement. On note d'ailleurs un côté plutôt rétro dans la description des rapports homme / femme : Sue passe son temps à faire la cuisine, elle reproche à Reed de passer trop de temps à travailler et de la négliger, etc. Pour un peu, on se croirait dans un épisode de Ma sorcière bien-aimée !

En fin de compte, cette année de Fantastic Four, marquée par l'apparition de personnages majeurs, marque l'âge d'or de Marvel, l'époque où les personnages étaient bien rôdés, les intrigues passionnantes et chargées de sens, et le trait du dessin parfaitement maîtrisé par des artistes qui commençaient à rencontrer du succès dans leur travail. Dommage que la dernière intrigue, la moins intéressante, ait servi de base au scénario du film actuellement sur les écrans. Mais rien n'oblige à aller au cinéma, quand on peut se replonger avec bonheur dans les comics des années 60...

#48 : The coming of Galactus (mars 1966)
#49 : If this be Doomsday (avril 1966)
#50 : The startling saga of the Silver Surfer (mai 1966)
#51 : This man... this monster (juin 1966)
#52 : The Black Panther (juillet 1966)
#53 : The way it began (août 1966)
#54 : Whosoever finds the Evil Eye (septembre 1966)
#55 : When strikes the Silver Surfer (octobre 1966)
#56 : Klaw the murderous master of sound (novembre 1966)
#57 : Enter... Dr. Doom (décembre 1966)
#58 : The dismal dregs of defeat (janvier 1967)
#59 : Doomsday (février 1967)
#60 : The peril and the power (mars 1967)

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