Entre la reprise de Boule & Bill que lui a confié Roba, les Exploits d'Odilon Verjus qu'il a créé avec Yann et les deux premiers albums de la collection du Lombard Petits délires, Laurent Verron ne manque pas d'activité. Pour la sortie de la septième aventure de l'ecclesiastique le moins traditionnel de la Bande Dessinée, son dessinateur a bien voulu répondre à nos questions.

Krinein : 4 ans ont passé entre le précédent album d'Odilon Verjus et cette septième aventure - on imagine que la reprise de la série Boule & Bill prend une grande partie de votre temps. De qui est venue l'envie de continuer les aventures d'Odilon ?
Laurent Verron : C'était une suite logique. J'avais dit à Yann que je ne pourrais pas faire l'Odilon Verjus un an après le précédent : j'ai fait un Boule & Bill, puis j'ai commencé les planches du septième Odilon, à côté j'ai fait un Petit délire, encore quelques planches d'Odilon et je devais faire mon deuxième Boule & Bill parce que les délais sont plus stricts.
Comme je travaille plus lentement sur Odilon Verjus, il faut que j'aie du temps devant moi. C'est pour cela que les premières planches de cet album datent de 2003 et les dernières de 2006, je n'ai pas pris 3 ans pour faire cet album. Mais Yann comprenait la situation.

Ce septième album peut étonner le lecteur, car il y a un mélange des genres : policier, aventure, humoristique, c'est un peu tout à la fois sans vraiment être complet sur chacun.
Oui, c'est un peu le problème de l'éditeur et des libraires de le mettre dans un "casier". C'est notre volonté avec Yann : on se fait une série pour s'amuser et on mélange un peu tous les genres. On fait des aventures qui nous plaisent et on se marre, c'est un peu la BD que j'aurais aimé lire quand j'avais quinze ans. Quand j'ai contacté Yann pour travailler avec lui c'était pour son humour un peu particulier.
Vous discutez des thèmes avant de débuter chaque histoire ?
Parfois Yann me demande ce que j'aurais envie de faire, il l'intègre et en fait ce qu'il veut. Dans celui-là les personnages traversent l'Atlantique en dirigeable et vont au Brésil. C'est parti d'un voyage que j'avais fait au Pérou et j'ai dis ce serait marrant d'utiliser ce pays. Finalement ils ne vont pas au Pérou, il se passe rien au Pérou mais Yann a quand même gardé l'idée de leur faire traverser l'Atlantique (rires).
Ce voyage n'est qu'un prétexte, car finalement cette histoire est avant tout un huis-clos.

Oui, c'est un huis-clos total, le voyage n'est qu'un prétexte pour utiliser le dirigeable car cela permet une ambiance particulière avec les coursives, l'hydrogène... D'ailleurs c'était un peu un défi pour moi au niveau du dessin : les précédents albums se passaient toujours dans des décors extérieurs qui sont plus faciles à dessiner, que cela soit une ville ou une jungle - dans le quatrième album il y avait des décors de Berlin : graphiquement c'est payant pour le lecteur et pour le dessinateur. Un décor intérieur c'est plus difficile car c'est plus petit, c'est serré, dessiner un pièce ou un salon c'est l'enfer ! Il y a aussi le côté coursives, ils vont dans des coins du dirigeable où on est plus dans la coque, dans les réservoirs, il y a une séquence à l'extérieur. C'était un bon défi parce qu'il faut que ça bouge et j'ai opté pour insister sur le côté vivant des personnages, qu'ils soient expressifs. Tout est basé là-dessus finalement. A la limite ça m'intéresse plus de trouver des attitudes, des expressions.
Quand on lit Odilon, on a toujours tendance à penser à La patrouille des libellules, autre série de Yann où l'humour était féroce et les nazis là aussi très présents. Pour Odilon, il y a un côté plus parodique, avec des nazis plus ridicules qu'atroces. Est-ce une autocensure ?

Non, c'est parce que la série n'est pas atrocement drôle ou drôlement atroce (rires). On a opté pour quelque chose qui ne puisse pas choquer ou provoquer outrageusement. On avait proposé cette série au Lombard qui est un éditeur grand public, même si maintenant chaque éditeur a un catalogue beaucoup plus varié.
Pour les nazis, Yann les utilise parce qu'on reste dans une période historique où ils sont présents. C'est vrai qu'ils sont plus ridicules que méchants ou dangereux ; mais ça reste un élément important et on s'amuse à les zigouiller les uns après les autres.
Ces aventures d'Odilon se passent dans la première moitié des années 30, allez vous vous confiner dans cette période ou aborder la suite de l'Histoire ?
Le premier album se passait en 28-29, le quatrième album se passe à Berlin juste avant les élections où Hitler passe au pouvoir, donc au fur et à mesure on fait évoluer la série. Nous avions le projet d'entamer la Deuxième Guerre Mondiale, mais pas du côté classique. Yann et moi en avons parlé : ce qui se passe derrière la guerre, la société, l'Occupation, sans être militaire ni présenter des combats.
Le tout début de la série commence en Papouasie, puis juste après se concentre sur le monde occidental. Avez-vous l'intention de revenir aux autres cultures ?
Le but d'Odilon c'est de retourner chez ses Papous où il a passé vingt ans. Le premier album, quand Laurent vient le chercher, il y est tranquille et on lui fout la paix. Ce qu'il veut, c'est que le Vatican lui dise "c'est bon, vous avez fini vos missions", il y retournera un jour mais quand ? Je ne sais pas.
Mais vous n'avez pas l'intention de montrer cette époque sous l'angle des autres cultures ?
Si, si, c'est une période qui nous passionne vraiment : géographiquement il y avait encore des points blancs sur les cartes, c'est avant la Deuxième Guerre Mondiale, c'est une période extrêmement riche historiquement, ça bouge politiquement, économiquement... Et même graphiquement c'est très intéressant : je préfère dessiner une bagnole des années 30 que celles d'aujourd'hui.
Et c'est vrai qu'on peut faire des tonnes d'albums sur les autres cultures, l'Asie... bon l'Afrique des années 30 a déjà été pas mal traitée, déjà avec Tintin (rires). Pour l'instant on n'a pas de projet bien précis ; en plus on ne sait pas trop à quel rythme on va développer cette série.
Dans cet album, Odilon est beaucoup moins présent, Laurent est quasiment absent, et le personnage de Joséphine Baker prend beaucoup d'importance. C'est une évolution qui va perdurer ?

Ca vient du scénario. C'est vrai qu'on ne voit pas beaucoup Laurent, mais petit à petit il a été remplacé par Joséphine Baker qui est apparue dans Adolf, ça ne devait qu'être un personnage secondaire ponctuel mais Yann adore le personnage réel. En voyant comment je l'ai dessinée, ça l'a inspiré pour continuer à l'utiliser. C'est donc devenu le deuxième personnage de la série, et même dans cet album elle est presque devant Odilon. Laurent, on n'arrive pas trop à le définir, savoir quel rôle lui donner. Il y a des personnages qui évoluent sans qu'on les contrôle vraiment. Beaucoup d'auteurs disent que leurs personnages vivent tout seuls. Mais si on regarde bien dans cet album, c'est Odilon Verjus qui aura le dernier mot, il reste le pivot de cette série.
Quel est votre état d'esprit en passant d'Odilon Verjus (qui est réalisé sous votre propre style) à Boule & Bill (au graphisme très proche de Roba) ?
J'aime bien passer de l'un à l'autre. Pour Boule & Bill, c'était défini dès le départ : je fais du Roba, mais j'apprends quand même des choses parce qu'il faut être très lisible. J'apprends une efficacité aussi : pour le jeune public il faut être efficace tout de suite. Ca me sert pour Odilon Verjus : j'ai rendu plus clairs certains problèmes graphiques car j'ai tendance à charger mon dessin. En même temps comme c'est mon dessin, mon "bébé", il y a plus d'investissement au niveau du dessin et de la recherche. Et puis il y a eu aussi les deux albums que j'ai fait dans la collection "Petits délires" - où je me suis complètement lâché - et qui ont aussi influencé Odilon Verjus. J'ai un encrage un peu plus décontracté, je ne sais pas si ça se voit. Il y a une évolution graphique dans Odilon qu'il n'y a pas dans Boule & Bill. C'est donc une approche plus personnelle, même s'il y a une contrainte au niveau du style : il ne doit pas y avoir une trop grande diversité entre les albums d'Odilon. Entre les trois types d'albums, on passe presque d'un extrême à l'autre.
Boule & Bill est un gros oeuvre. Comment allez-vous allier vos différents travaux ?

Sur Boule & Bill j'ai un calendrier, il y a des délais à respecter parce que c'est une série qui a un gros potentiel commercial, avec des lecteurs qui attendent. Ca me convient parce que je peux me faire un planning à long terme, avec un album tous les deux ans. Ca me permet donc entre deux Boule & Bill de faire autre chose, mon but n'est pas de faire que du Boule & Bill sinon je serai resté chez Roba il y a vingt ans quand j'étais son assistant.
On dit souvent que les séries de gags en une planche sont les plus difficiles à gérer dans le temps, comment travaillez-vous ceux de Boule & Bill ?
Déjà je travaille avec trois scénaristes. Je ne suis pas scénariste et après 40 ans de Boule & Bill il faut trouver de nouvelles idées, je ne me sentais pas capable d'assumer cela seul. Il y a donc cette équipe en partie montée par Dargaud, mais j'ai le final cut : c'est moi qui choisis les gags, je reste très respectueux de l'esprit Boule & Bill même si on essaie de le moderniser un peu : on ne peut plus faire de téléphone comme avant donc il y des portables, un ordinateur... j'ai mis des baskets à Boule parce que les gamins n'ont plus les chaussures en cuir de Roba. Mais ça reste du Boule & Bill, ça n'est pas du Titeuf ni du Petit Spirou.
Avez-vous été accompagné par Roba au début de la reprise ?
Il m'a laissé entière liberté. Il m'a dit "je ne veux pas que tu sentes derrière toi une sorte d'ombre, car je sais ce que c'est de dessiner avec quelqu'un derrière l'épaule". Bon, il avait un peu la trouille pour le premier album sur ce que ça allait donner, mais c'était super cool. Et en même temps j'ai tenu à lui montrer les planches, sur le premier album il m'a fait quelques corrections d'efficacité pour être plus percutant au niveau du gag, et sur le deuxième il ne m'a rien corrigé (rires). Globalement je crois qu'il était suffisamment satisfait, il était tranquille sur la continuité de sa série.
Maintenant je ne pourrai plus lui demander de conseils et je le regrette, parce que j'aimais bien lui montrer les planches et avoir son avis.

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