Les affaires tournent plutôt bien pour Joseph. La guerre, finalement, ce n'est pas si grave quand on n'est pas tout seul. Et en guise de compagnie Joseph a du répondant. Le plus important de ses contacts, mais avec qui les rapports sont les plus périlleux, c'est Lafont. Odieux patron du 93, rue Lauriston, dont le 
caractère lunatique et le sens des affaires nous était déjà révélé dans le tome 2, est un personnage bien plus difficile à manœuvrer que ne pouvait le laisser supposer l'interprétation de Daniel Russo. Caractériel, colérique et grossier, c'est un péquenaud au cou de taureau et à la gâchette aussi facile qu'imprévisible. Mais ce pendard est connecté. C'est un des avantages d'être la Gestapo française. Ces contacts, pour dangereux qu'ils soient, Joseph sait s'en servir. Certes, l'amitié n'entre en rien dans ces relations, et la moindre baisse dans ces "contributions" à l'effort de guerre nazi suffirait à faire réapparaitre les attributs confessionnels que chacun s'efforce d'ignorer, et qui garantissent des billets de train sans retour. Alors Joseph arrose, car cette situation lui profite malgré tout. Pourtant Joseph qui, à défaut de savoir lire, a du flair, sent bien que la résistance ne sera pas si facile à éliminer, et qu'il y a de bonnes chances pour que les alliés l'emportent. Donc, dans son pragmatisme légendaire, il décide de faire profiter de ses libéralités les deux camps, pour plus de sûreté.
C'est une sorte de n'importe quoi généralisé qui est exposé dans cet opus. Avec toujours le même talent, les auteurs décortiquent la farce grandiose de ce théâtre où s'entrechoquent des factions rivales, poussées par des déclarations d'intentions pures, qui s'avèrent être des façades. Aucune espèce de moralité ni de foi en leurs engagements ne caractérisent les acteurs. Seul compte le profit. Que ce soit cet officier allemand qui, reconnaissant son train de vie démesuré, accepte pour le conserver, d'octroyer des témoignages de moralité à ceux qu'il sait être des résistants, 
ou encore de ce résistant qui mouille dans les combines de Joseph entre deux opérations de parachutage, tous visent le profit et si possible une situation. Tous sont décevants, les méchants comme les bons, qui s'avèrent parfois être des personnages sans envergure. Au détour de tous ces arrangements, dont le but ultime semble de pouvoir s'en mettre plein les poches, le personnage central devient une sorte de héros. Pas que ses intentions soient différentes, mais parce qu'il ne s'en cache jamais. Il apparaît donc comme le seul être honnête de tout ce cirque et il devient paradoxalement l'étalon moral de toute cette histoire. Ce sentiment de sympathie, pour le seul qui ne monte pas sur ses grands chevaux, est renforcé par l'exposition de ses déboires familiaux et de la souffrance qu'il en retire. Tout ça, toutes ces comédies, toutes ces trahisons, il ne les organise et ne les supporte que pour sa famille. Mais, cette famille, pour mieux la protéger, il doit s'en tenir loin, et c'est avec d'autant plus de tristesse qu'il la rejoint occasionnellement pour constater qu'il y est de plus en plus un étranger. Ainsi, de page en page, on rentre dans l'intimité du personnage et, ce faisant, on appréhende son état d'esprit.
Il y a, ceci dit, un autre élément surprenant dans tout ce déballage, et qui permet à l'ouvrage de ne pas verser trop vite dans l'hagiographie. C'est que Lafont lui-même, qui est un fou furieux à la raison vacillante, apparaît lui aussi comme quelqu'un de profondément honnête en regard de ses agissements. Il ne travaille pour personne d'autre que lui, et les idéaux sont des choses bien trop abstraites pour qu'il puisse s'en réclamer. Alors, les trahir... Pourtant ce personnage, dans la même situation d'honnêteté relative que Joseph n'inspire, étrangement, aucune sympathie, et offre une frontière aux sentiments favorables qui naissent à l'égard du ferrailleur.
Les auteurs continuent donc à jouer sur l'habituation et la découverte de la vie privée, bref à rapprocher le lecteur de Joanovici, sans oublier de le recadrer dans une situation particulière. Ainsi rendent-ils toujours plus malaisé le jugement définitif du personnage. Par chaque tome, jusqu'à la mort de Joseph en 1965, il semblera sûrement de plus en plus inepte de réclamer la tête de ce personnage ambigu, qui donne par moment l'impression de n'avoir voulu qu'une seule chose : faire des affaires dans le pays qui lui avait permis de s'en sortir, et ce bien avant la guerre.
athanagor []

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