Entretien avec Carlos Puerta

/ Interview - écrit par Valentin Pick, le 02/08/2018

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LES COULISSES

 

Dessinateurs, peintres ou simples curieux, voici quelques mots de l’illustrateur Carlos Puerta concernant ses inspirations et méthodes de travail. L’entretien avec Carlos Puerta a eu lieu le 30 mars 2016, et a été traduit de l’espagnol par Alec Fautsch.


Extrait de l'album Baron Rouge, Tome 1.

 


Tes bandes dessinées proposent un graphisme réaliste dont la mise en couleur offre un contour proche du flou par certains endroits telles des photographies captant un mouvement à un instant donné. Comment en es-tu arrivé à ce style graphique qui est novateur dans le domaine du neuvième Art ?

Je recherche le réalisme dans mon travail; les éléments physiques qu’on retrouve dans une peinture, comme la lumière et l’atmosphère sont des éléments narratifs.
Je suis très perfectionniste, et la lumière est un élément indispensable, je respecte (du moins j’essaye) le comportement de la lumière. Pour reproduire un effet dans la peinture il faut d’abord le comprendre, ça ne sert à rien de le copier; chaque ombre , chaque drapé ou les différentes gammes de couleurs sont des outils au service de la narration. Qui sait, c’est peut être pour cela que mes planches sont difficiles à assimiler, parce qu’elles ont un aspect pictural et une figure se décompose par le mouvement ou se dé-focalise dans la distance. Peut-être que mon œuvre éloigne un certain type de lecteur qui a peur de s’en approcher car elles sont graphiquement différentes de la bd traditionnelle et plus complexes à voir et à comprendre. C’est une question d’éducation (savoir regarder la peinture).
Je ne sais pas si c’est innovant, je produis le type de bd que je sais faire, sans prendre en compte les tendances et les modes.


Quelle importance donnes-tu à la mise en couleur ?

C’est finalement ce que voit le lecteur non ? C’est comme la photographie dans un film. Et c’est la partie qui me procure le plus de plaisir au moment ou je peins. Pour moi c’est le plus facile. Disposer les dialogues, narrer et dessiner les planches pour moi c’est le plus dur.



Extrait de la série Adamson.

 

Tes cases ne possèdent qu’exceptionnellement ce fameux contour noir encadrant chaque vignettes. Cette présentation des cases est assez récente en bande dessinée et reste actuellement rare, je pense notamment à Juanjo Guarnido qui aborde les contours de cases de manière similaire avec sa série Blacksad. Dans ton cas, est-ce le résultat de ta technique de travail, de mise en couleur, ou existe t-il une autre raison t’ayant conduit à ce résultat ? 

J’ai toujours pensé que chaque élément d’une planche est narratif : le souvenir d’une petite case, les séparations entre les cases, l’usage des onomatopées, des bulles. N’importe quel ingrédient dans une planche de bd va déterminer la narration.
Mais aussi il pourrait y avoir une raison esthétique. Pour moi la case étroitement encadrée, enferme l’image, et je l’utilise seulement quand cela m’intéresse d’un point de vue narratif (la narration est toujours subjective. Pour moi, raconter est une question de suggestion, proposer des sensations aux lecteurs qui marquent le temps narratif). Je n’utilise pas non plus des onomatopées, ou je le fais à de rares occasions.


Lors de l’élaboration d’une planche comment abordes-tu le story-board ? Est-ce toi qui en assure la création intégrale ou le scénariste a t-il déjà une vision précise de la structure de la planche finale ?

Je demande toujours au scénariste avec lequel je travaille un scénario technique avec toutes les indications qu’il considère importantes pour la narration, mais une de mes conditions est la liberté pour narrer (évidemment si l’idée du scénariste est bonne je vais bien sûr la respecter). Tout cela est une question de respect, c’est dommage qu’un bon scénario puisse être détruit à cause d’une mauvaise narration, et j’ai beaucoup de respect et beaucoup d’envie de faire un bon travail. Donc c’est ainsi que je réalise le scénario, la structure de la planche, les séquences de l’album.


Le triptyque Baron Rouge comporte de nombreuses séquences rythmées par des silences. As-tu une manière différente de composer vos séquences muettes de vos séquences comportant des dialogues ?

Bien sûr il n’y a pas de bulles ni d’onomatopées qui conditionnent la composition et qui, comme élément narratif, influencent le déroulement de la page. Les cases se composent d’une autre manière un peu comme dans le cinéma muet.
Les séries Adamson et Baron Rouge laissent la sensation dès le premier regard d’un perfectionnisme dans la représentation de chaque véhicule, vêtement, bâtiment etc... J’imagine que c’est le fruit d’un important travail préparatoire de recherches et repérages, comment procèdes-tu pour mettre en place un tel univers ?

Ce sont des problèmes dans lesquels je me plonge (ou alors c’est eux qui me cherchent). Cela ralentit beaucoup la réalisation du bouquin, cela oblige à un grand travail préliminaire de documentation. Je suis très minutieux et je ne me fous pas de quoi que ce soit, si un pilote est dans la cabine d’un Nieuport je dois avoir cette cabine. Je fais très attention avec ce que je recherche parce que par exemple, le cinéma trompe beaucoup et fait apparaître beaucoup de fausses documentations. (je suis minutieux dans tout, les vêtements par exemple, les plis d’un imper ne se forment pas comme les plis d’une veste de lino ou en satin).
Comme tu peux t’en rendre compte cela oblige à avoir une histoire, la préparer, rechercher la documentation (je ne peux pas m’inventer un char de la grande guerre, je dois le voir), et après commencer à dessiner.


Si on est frappé par les représentations des éléments de décor, les personnages offrent également un réalisme si prononcé qu’on pourrait, au premier regard, croire à une photographie. Que ce soit lors du crayonné ou de la mise en couleur quelle est ta technique afin d’être si proche à la fois de la réalité tout en ayant cette légère déformation rendant le mouvement crédible ?
Extrait du triptyque Baron Rouge.

 

C’est évident, que pour aborder un travail réaliste j’ai aussi besoin de modèle, et bien sûr je m’appuie sur la photographie comme un bon allié. Mais attention, la photographie est une référence, une aide quand on ne peut pas se payer un modèle pour poser quand on en a besoin. La plupart du temps je suis le modèle, et des fois (parce que j’aime bien le faire tel un hommage) j’utilise l’image d’un acteur (j’ai utilisé Gary Cooper dans No Man’s Land parce que le livre était un hommage au film «Wings» de William A. Wellman). Il faut faire attention avec la photographie, comme j’ai pu le dire dans un commentaire antérieur : la lumière il faut la comprendre, ça ne sert à rien de reproduire un effet physique si on ne le comprend pas. Les photographies trompent et distordent. De plus, dans une planche, la couleur et la lumière doivent être au service de la narration et non pas de la photographie qu’on utilise comme référence.


Quels sont les auteurs de bd, qu’ils soient scénaristes, illustrateurs ou coloristes, dont les créations t-ont durablement marqué et pour quelles raisons ?

La peinture historique espagnol du XIXème siècle (Madrazo, Pradilla, Casado del Alisal, José Moreno Carbonero, Casas…) Et l’illustration américaine du début du XXème siècle (H. Pyle, N.C. Wyeth, Clement Coll, Cornwell…) Dans la BD: Geo McManus, Winsor McKay, Herriman, Foster, Noel Sickles, Raymond et plus contemporain Hermman, Giraud, Gillon, Prat, Breccia.
La raison ? Je suppose que c’est par sensibilité je faisais ce genre de peinture. De même les romans de Maturin me plaisent beaucoup et également ceux de Feval, Sabatini ou de Dumas et “The quiet man” de Ford parmi beaucoup d’autres exemples.
Dans le monde de la BD, car certains ont été les pionniers et m’ont montré (quand j’étais jeune) les œuvres maîtresses qui se faisaient déjà au début du XIXe siècle. D’autres m’ayant appris à dessiner et à narrer.


Pour terminer, y a t-il des interrogations que tout créateur de bd devrait, selon toi, garder à l’esprit afin de façonner une bande dessinée dont la qualité pourra ravir les lecteurs ?

Celle-là c’est la question qui vaut le million, non?
Il y a des «capacités sociales» qui sont nécessaires pour vendre une œuvre, qui aident à convaincre que sa consommation est nécessaire, de plus faire partie de certains cercles de «pouvoir» aident à des occasions afin qu’un produit se vende. Comme je dis: “Miguel Ángel Buonarroti était le meilleur de son époque mais aussi le mieux entouré».


Extrait de la série Adamson.

 

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