Enquête sur la présence de la BD en supermarché

/ Dossier - écrit par iscarioth, le 20/04/2007

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Enquête sur la présence de la BD en supermarché

Cette enquête se veut modeste, elle n'a pour seule ambition que de relever des pistes de réflexion à développer. Ce travail a été réalisé sur le public de quelques supermarchés de la région Nord-Pas-de-Calais, par trois étudiants en Sciences de l'Information et de la Documentation : Cécile Berthe, Damien Deflandre et Anthony Galluzzo.

C'est un fait avéré, la bande dessinée se vend d'abord en supermarché. Une enquête menée par TNS-Sofres pour Livres Hebdo le prouve (1) : les albums de bande dessinée se vendent deux fois plus en grande surface qu'en librairie. Une évolution de la consommation culturelle qui qui se répercute forcément sur les perspectives éditoriales, voire même, qui entraîne une perception de la bande dessinée changeante.

Une opposition entre bédéphiles et acheteurs de BD ?

La « bande dessinée de supermarché » est une expression utilisée par les connaisseurs en BD - qui préfèrent parler de leur passion en la désignant comme le « neuvième art » - pour désigner la bande dessinée alimentaire, de mauvaise qualité. Souvent, des bandes dessinées calibrées, des ouvrages de commande réalisés sur un laps de temps très court. Ces bandes dessinées sont appelées « BD à thèmes » et portent sur les grands sujets de la vie comme l'amour, l'argent, le couple, les enfants, des grands sujets qui touchent la vie de tout un chacun. Ces albums, très souvent édités par la maison d'édition Vents d'ouest, on les retrouve la plupart du temps en supermarché, et rarement dans les librairies spécialisées BD. On peut dès lors échafauder une hypothèse : les acheteurs de BD en supermarché et ceux se fournissant en librairie spécialisé seraient deux publics totalement différents, ayant une appréhension de la bande dessinée bien particulière. Nous n'avons pas centré notre enquête sur un comparatif du public supermarché/librairie spécialisée, l'idée serait à développer pour une autre enquête. Dans une optique plus généraliste, nous avons abordé la question de savoir si les deux publics se confondaient en demandant aux interviewés en supermarché s'ils fréquentaient aussi et souvent une librairie spécialisée.

La perception du genre par son public


En librairie spécialisée, on trouve bien évidemment les vieux classiques (Astérix, Tintin, Spirou...), comme en supermarché, mais surtout les nouveautés du moment, ce qui est moins présent en grande surface, où le genre maître est la BD à thème, une BD conçue pour être offerte. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la BD à thème explose en supermarché, et se trouve très régulièrement au top des ventes Electre de la bande dessinée. Symbolique de cette explosion, l'album Je ne savais pas quoi t'offrir donc je t'ai pris ça, de Jim, l'auteur leader du mouvement de la BD à thème, aux éditions Soleil. L'essence de la BD à thème comme objet de cadeau apparaît ici de manière flagrante et indéniable. A partir de cette constatation, il est intéressant de relever, au fil des entretiens, si, oui ou non, la bande dessinée est souvent achetée comme un cadeau, un objet à offrir, ou si, comme le prétendent les bédéphiles, la bande dessinée est un support d'expression et de fiction, une véritable oeuvre d'art. On relève très clairement le coté « gadget » de la bande dessinée, qui se décline, tels les t-shirt ou mugs, sur des thèmes bien précis comme l'âge, le caractère (le tshirt, le mug et la bande dessinée destinés à être offerts pour un départ en retraite, par exemple). On peut dès lors se poser la question de la perception du genre par son public.

La télévision comme prescripteur


Autre phénomène, l'explosion des séries promotionnées à la télévision par l'intermédiaire de séries animées. Un article de Laurent Boileau d'avril 2006 (2) explique l'importance de l'adaptation en série animée dans la croissance économique d'une série BD. Quel meilleur exemple que Titeuf, dont le dixième tome, le premier sorti après l'adaptation de la BD en série dessin animée, s'est vendu à 1,5 millions d'exemplaires ? Sur les dix albums les mieux vendus en 2004, cinq sont issus de séries dessin animé encore largement diffusées sur le réseau hertzien (Tintin, Kid Paddle, Cédric, Titeuf, Lucky Luke). Déjà, deuxième moitié du vingtième siècle, l'adaptation d'une BD en série animée était un enjeu de développement majeur, creusé notamment par le très prestigieux éditeur Dupuis. L'influence de la BD sur les ventes continue de prédominer. Nous pouvons donc dresser là une autre hypothèse, selon laquelle, les acheteurs de BD en supermarché, qui viennent bien souvent en famille, reçoivent en prime influence d'achat les produits popularisés à la télévision.

Le média BD d'importance inférieure au thème approché ?


L'enquête TNS SOFRES sur Les comportements d'achat des Français à l'égard des livres souligne une évolution majeure : l'auteur et le thème du livre favorisent de plus en plus l'achat. On peut mettre en rapport cette constatation avec l'importance du nombre de bandes dessinées d'actualité, que l'on voit fleurir à chaque occasion. Premièrement, la bande dessinée se conçoit coté éditeur aussi comme un produit dérivé. Ainsi, certaines bandes dessinées sont entièrement dédiées à un phénomène télévisuel ou audiovisuel, au sens large. Il s'agira de relever, dans notre enquête, quel type de public est attiré par les bandes dessinées dédiés à un humoriste ou adaptés d'une série télé (Caméra Café, Kaamelott). On relève aussi l'importance de la satire politique, avec des albums comme La face karchée de Sarkozy, classé dans les meilleures ventes Electre sur le long terme, et largement diffusé en supermarchés. L'important, ici, serait de déterminer quel public est drainé par ce type d'ouvrage : des individus attirés par le thème de l'oeuvre, par son auteur ou par le genre ?

Méthode utilisée : le guide d'entretien, plus souple que le questionnaire.

L'enquête dont nous allons vous présenter les résultat ici a été menée par trois personnes, qui se sont accordés pour interroger chacun le public de supermarché, à propos de la bande dessinée. Dans la préparation de notre enquête et de nos entretiens avec le public, dans l'optique d'un sens commun, nous avons préféré opter pour des directions communes plutôt que pour des questions normalisées et fixes. Des grands thèmes, sujets à évoquer ont été listés, et chaque intervieweur a pu les développer dans l'ordre souhaité, sous une forme libre, à déterminer sur l'instant en fonction de l'interlocuteur. Cette méthode amène plus de naturel et de décontraction chez les interviewés, ce qui est essentiel puisque les entretiens ne duraient que quatre à huit minutes. Il fallait donc trouver le moyen de mettre à l'aise les gens rapidement. Pour faire réagir rapidement les interviewés, des questions ont été volontairement posées dans le sens de l'ironie ou de la provocation. Par exemple, pour savoir si la bande dessinée était vue d'un oeil infantilisant par l'interviewé, la question posée était : « La bande dessinée s'adresse selon vous prioritairement à quel public ? ». Une question fortement orientée, qui sous-entend que la bande dessinée s'adresse en premier lieu à un groupe de personnes. Cette formulation a souvent provoqué des réactions quasi épidermiques chez les interrogés, dont certains se sont insurgés contre ce qui leur semblait être un préjugé ou une fausse vérité. On a pu dès lors recueillir de véritables argumentaires très rapidement. L'inconvénient vérifié de cette méthode, c'est que si elle met à l'aise rapidement et provoque l'argument, elle peut orienter les réponses, les interviewés entendant et reprenant à leur compte les qualificatifs entendus.

1. Public de supermarché différent de celui des bibliothèques et librairies spécialisées

Les acheteurs ou consulteurs de bandes dessinées en supermarchés sont très souvent éloignés des deux autres structures d'achat ou de consultation de livres que sont les bibliothèques et les librairies spécialisées. Personne, chez les individus interrogés, n'a déclaré fréquenter une librairie indépendante ou spécialisée. Par contre, les grandes librairies sont très plébiscitées. Parmi les références les plus récurentes, on retrouve France Loisirs, mais aussi la FNAC, le Furet du Nord ou encore Virgin. Chez ces usagers, le rapport à la bande dessinée s'effectue surtout sur la base du sens pratique. « Pour des raisons de proximité, il est plus simple pour moi de venir ici, surtout que je trouve à peu près tout ce que je lis » nous explique Xavier, 25 ans.

La BD comme un pot de yaourt ?

Le sociologue Bertrand Lahire parle de « consommation culturelle ». Les lecteurs sont sensibles à des éléments extérieurs, élaborés par des responsables marketing. On peut dès lors parler d'une industrie de prototype. La bande dessinée, et plus largement le livre, est conçu, mis en scène et vendu avec les attributs qu'on confère aussi à d'autres types de produits, dont la plupart s'éloignent très largement du secteur culturel. Pour les usagers, la présence de la bande dessinée et plus largement de la culture en supermarché n'a rien d'illégitime. Absolument personne ne s'est déclaré choqué ou gêné par l'intégration du secteur culturel en supermarché, bien au contraire. « Etant donné qu'il y a une séparation entre les différents types de produits, ce n'est pas choquant. La séparation est bien marquée, donc pas de confusion possible » explique Sylvie. « A partir du moment où il n'y a pas de mélanges, que le rayon librairie est bien à part... Moi ça ne me choque pas et au moins on n'est pas obligées d'aller dans certains magasins particuliers. C'est pratique » rajoute une mère de famille. Le sens pratique est très souvent avancé dans le discours des interviewés. Au-delà de cet argument, il est aussi très souvent avancé que le supermarché participe au développement et à la découverte culturelle, rôle qui est institutionnellement conférée à la bibliothèque.

« Il faut que ce soit accessible aux gens qui ne connaissent pas... »

La médiathèque Robert Cousin de Lens : l'un des symboles de la lecture publique faillitaire. Pour lire, une grande majorité de personnes occupent les espaces des supermarchés plutôt que ceux de la bibliothèque.

« Si il n'y avait pas de BD en supermarché, je n'en achèterais pas » déclare Matthieu. « La culture doit être partout » explique, dans un autre entretien, Jean-Marc. Deux jeunes mères interrogées s'accordent sur le rôle de diffusion culturelle du supermarché : « Il faut que la BD soit accessible aux gens qui ne connaissent pas et ça va peut être même faire connaître le produit, parce que si on les met que dans des magasins spécialisés, les gens ne vont pas forcement rentrer pour consulter, tandis qu'ici tout le monde vient et ça permet de faire découvrir ». Eric, la trentaine et père de famille, va plus loin dans l'analyse du phénomène : « Il n'y a plus de commerce de proximité, au jour d'aujourd'hui ce sont les supermarchés qui assument ce rôle. Le vrai commerce de proximité est en train de mourir de sa belle mort, à cause de l'évolution économique. Du point de vue économique, l'art est un commerce comme un autre. Dans la société dans laquelle on vit, c'est normal de voir la BD et le livre à coté du reste... ».
La diffusion culturelle, ce n'était pas une mission assignée à la bibliothèque ?
« La bibliothèque ? Je n'y suis pas allé depuis dix-douze ans... »
« Je ne vais jamais en bibliothèque. Je préfère acheter les BD que je lis ou alors c'est des cadeaux. »

Les exemples de personnes qui déclarent ne jamais aller en bibliothèque sont fleuves. L'expérience concorde avec les chiffres que nous connaissons : 17% de la population française desservie se rend en bibliothèque. Les raisons avancées sont souvent pratiques. La bibliothèque ne s'inscrit pas comme un service de proximité. « Le supermarché, c'est plus près de chez moi » nous explique Florence, 15 ans. Parfois, dans les bibliothèques de villes petites et moyennes, l'offre de BD est bien moins conséquente qu'en supermarché, où les rayonnages sont riches en albums. « J'en emprunte aussi à la bibliothèque. Il y a en une dans notre village... mais il n'y a pas beaucoup de BD. » nous explique Rudy, collégien. Paradoxalement, les interrogés déclarent que la bande dessinée coûte cher, mais ce n'est pas pour autant qu'ils adhèrent au fait de se fournir gratuitement en bibliothèque, par l'intermédiaire du prêt. Il y a un rapport à la possession de l'objet qui semble important, même chez les néophytes. « Quand je prend certains albums, je vais mettre longtemps à les lire » rapporte Guillaume. Là encore, on touche au sens pratique, sous-valorisé en bibliothèque.

L'influence des enfants : occupation de l'espace et rapports intermédiaires à la BD

Dans notre observation des comportements, réalisée à l'aide d'une grille de comptage, nous avons largement constaté que la consultation assise était surtout le fait d'enfants. Une pratique très largement répandue est celle, pour les parents, de déposer leurs enfants au rayon bande dessinée, et de venir les rechercher une fois les courses terminées. Le supermarché devient alors une sorte de garderie, l'espace BD étant très largement occupé par des enfants. En semaine, ceux que l'on voit surtout dans les rayons sont des retraités. Et là encore, il y a une forte influence des enfants et petits enfants. On observe en supermarché le phénomène des pourvoyeurs, avec des personnes avancées dans la vie adulte (parents ou grands parents) qui viennent souvent avec en main un papier, une liste. L'album ou la série qu'ils sont venus chercher est une référence précise, déterminée par l'entourage. Ces pourvoyeurs sont donc souvent néophytes, et n'ont un rapport qu'indirect à la bande dessinée. Nous y reviendrons. En dehors de ces pourvoyeurs, qui sont dans leur très grande majorité des femmes (mères et grand-mères, faisant leurs courses pour la famille), le public du rayon BD est essentiellement masculin.

2. Infantilisation et mépris de la BD

Pour les lecteurs patrimoniaux, la reconnaissance va de soi


Sans même avoir posé les jalons d'une enquête sociologique, on serait tenté de dresser le constat selon lequel la bande dessinée est encore très largement connotée « enfance ». Historiquement, la BD ne s'est révélée en tant qu'art qu'il y a très peu de temps. L'explosion de la bande dessinée en France intervient après-guerre, avec la diffusion des journaux de Tintin, Spirou puis Pilote. Une presse qui s'adressait essentiellement aux enfants. Des enfants qui ont grandi et ont donné naissance à une nouvelle génération d'auteurs et de lecteurs, à la culture BD déjà bien assise. Nous avons eu l'occasion de rencontrer l'un de ces lecteurs « patrimoniaux », Patrick, qui nous explique : « J'aime bien Druillet car c'est un dessinateur génial, c'est le premier à avoir fait exploser les cases de la BD. Mais je ne suis pas attaché à un style bien précis, par exemple j'aime bien les BD du style de Reiser, j'ai été nourri par Pilote toute ma jeunesse ». Pour ce public de connaisseur, la BD a acquis ses lettres de noblesse depuis au moins les années quatre-vingt, avec notamment les consécrations de Bilal et Bourgeon (3). Pour les lecteurs non avertis, par contre, le discours est plus nuancé bien que très positif.

« L'imagination ne court pas comme dans un roman... »

Nous avons posé la question de la perception de la bande dessinée au public de supermarché qui, la plupart du temps, s'avère être néophyte. Dans une très importante proportion, les interrogés expriment ne pas faire de différences d'estime entre la BD et la littérature, et pensent que le public interessé peut être vaste. Premièrement, on reconnaît à la bande dessinée le statut d'« art », même si le mot parvient difficilement aux lèvres, pour le simple fait de la réalisation graphique. « Je dirai quand même qu'on peut parler d'une oeuvre d'art parce qu'il y a les dessins... et beaucoup de recherche quand même » explique une jeune mère. On apparentera alors la bande dessinée à la peinture ou au dessin, à l'art plastique en général, avec, en amont, l'oeuvre visuelle d'un artiste. En revanche, si réalisation graphique il y a, c'est souvent, pense-t-on, au détriment du pouvoir de l'imaginaire. « C'est peut être moins imaginatif. On a une photo devant l'oeil, l'imagination ne court pas comme dans un roman » explique Yves.

L'offre des supermarchés en BD façonne l'opinion et l'estime des acheteurs


On ne peut pas reprocher aux interrogés de déclarer qu'une BD, « ça se lit assez vite et c'est à la portée de tout le monde », puisqu'il semblerait que leur opinion est dictée non pas par un quelconque préjugé ou présupposé, mais par l'offre que l'on retrouve communément en supermarché. En supermarché, contrairement à dans les librairies spécialisées, pas de « romans graphiques » - comme on les appelle - volumineux (4) ni d'albums spécifiquement estampillé adulte (5). Un interrogé bédéphile nous a donné son point de vue sur ce thème : « J'ai l'impression qu'en grande surface, on reste sur des trucs un peu... « boah ça marche, allez hop on met ça ! » mais on ne va pas sortir un peu en dehors des sentiers, je trouve ca un peu dommage, là je suis déçu de ne pas trouver ce que je cherche. ».

« Le péché d'infantilisme » (6)

En visitant la bibliothèque municipale de Lille, on peut se rendre compte que la bande dessinée est un espace commun entre les secteurs adulte et jeunesse. Il ne faut pas voir là un préjugé malsain selon lequel la bande dessinée serait une lecture de transition entre l'enfance et l'âge adulte, mais plutot, comme nous l'a expliqué son directeur Dominique Arot, un territoire commun. La bande dessinée peut-être lue par les enfants comme par les adultes... C'est le fameux slogan du « 7 à 77 ans », formule fédératrice lancée par le Journal de Tintin en son temps. L'hétérogénéité de l'offre est un fait globalement avancé par les interrogés. « Y'en a pour tous les âges, on peut pas donner des petites bandes dessinées d'enfant à un adulte » explique Yves. « Et il y a des BD clairement adultes aussi » renchérit sa femme. Souvent, les adultes insistent sur le fait que le contenu de certains albums est clairement à estampiller « adulte ». « Certaines sont quand même bien osées... » explique une jeune mère en pointant du doigt la série Thorgal, en rayon. Si l'extrême majorité des interrogés déclarent penser la BD comme un média tout public, pas simplement réservé à l'enfance, quelques uns se montrent plus frileux, comme Matthieu : « Certaines BD sont très marquées adultes, mais je dirai dans l'ensemble, elles sont généralement pour les ados ».

La BD, peu chère comme cadeau, onéreuse comme livre ?


On remarque que les acheteurs néophytes annoncent vouloir investir dans un album de BD pour son prix raisonnable. On remarque que le prix moyen d'une bande dessinée augmente d'année en année, il est passé de 25 francs en 1994 à 10 euros aujourd'hui pour un même album format A4 type Astérix. « Je ne m'y connais pas du tout. Je suis venue acheter un livre pour ma fille. Je voudrais lui prendre quelque chose de pas trop cher. Alors j'ai pensé à la BD » explique Monique. Réalité ou préjugé, la chose est difficile à évaluer. D'un côté, on peut imaginer que la BD, en tant que cadeau, est bon marché, par rapport à d'autres types de produit. D'un autre coté, on peut penser que les acheteurs potentiels se dirigent vers la BD en s'imaginant qu'elle coûte très peu cher parce qu'ils perçoivent le média comme futile. Une étude plus approfondie du phénomène nous permettrait d'en découvrir plus.

Nivellement égalitaire de la légitimité des lectures entre elles

Dans l'ensemble, on remarque donc un public qui considère la bande dessinée comme étant au même niveau que les autres formes d'art, de divertissement ou d'expression. Eric, père de famille, s'explique sur cette pensée : « Pour moi aucune différence. Je considère la BD au même titre que les romans, un Zola, les classiques, quoi. Pour moi c'est exactement la même chose, il faut autant d'inventivité, autant de talent pour faire une bonne BD que pour faire un bon bouquin. Il y a de piètres dessinateurs de BD comme il y a de piètres auteurs. Pour moi c'est le même niveau, pas d'art mineur ni d'art majeur. Il y a la lecture, point. ». Cette déclaration révèle un nivellement égalitaire de la légitimité des lectures entre elles. Un constat qui corrobore celui dressé par les différentes études de la sociologie de la lecture de ces dernières années. Il fut un temps, on parlait de lectures interdites et de lectures prescrites. Aujourd'hui, devant la faillite supposée de la lecture chez les jeunes générations, on soutient la lecture, sans presque aucune restriction.

3. Public néophyte et influencé par la télévision et les amis

Lors des démarches réalisées pour faire les entretiens, nous avons pu constater que la majeure partie de la clientèle de supermarché en rayon BD est néophyte dans le domaine. Beaucoup de personnes ont refusé de répondre, prétendant qu'elles ne s'y connaissaient pas assez pour se prêter au jeu de l'entretien. Sachant que nous sommes allés vers des personnes dans le rayon BD, voire des client qui en tenaient une dans les mains, on peut se demander ce qui a amené ces personnes dans ce rayon dont elles prétendent tout ignorer.

La télé : grande inspiratrice


Au cours des entretiens, l'influence de la télévision a été fortement démontrée, reflétant bien le propos de l'article de Laurent Boileau, cité plus haut (2). Les gens viennent acheter une BD, parce qu'ils ont vu la série à la télévision.
Ainsi à la question « Qu'est-ce qui influence vos choix ? », Florence répond : « Souvent c'est les dessins animés qu'on voit à la télé, comme Titeuf, Cédric... ». Luc, qui décrit toutes les BD qu'il lit, explique : « Les Schtroumpfs, c'est en regardant le dessin animé, que j'ai connu la bd. J'ai bien aimé ».

Parmi toutes les BD cités, les kidstrips (7) ont un large succès. Les titres Cédric, Kid Paddle et Titeuf sont ceux qui reviennent le plus souvent. Sylvie nous parle de « Cédric, Titeuf, Tintin, Les femmes en blanc... », Luc cite « Les Schtroumpfs, Titeuf, Garfield, Boule et Bill, Agent 212, Kid paddle... » A la question « Que lisez-vous comme BD ? », Matthieu, qui n'a pas d'exemple précis à donner, déclare lire des BD « genre Titeuf ».
Toutes ces BD ont vu leur vente considérablement augmentée après leur adaptation télévisuelle et semblent bien avoir imposé leur « genre ».

L'approche thématique : on s'intéresse à ce que l'on connaît.


Beaucoup de gens se laissent attirer par un thème qui leur est proche. Deux entretiens réalisés dans des endroits différents, par des enquêteurs différents ont donné lieu à un résultat convergent et intéressant : on s'intéresse à une BD parce qu'elle parle de notre star préféré, de notre sujet préféré. Lors des entretiens, c'est la BD traitant de l'humoriste Elie Kakou qui a souvent attiré des passants. A la question : « Achetez-vous souvent des BD ? », Hugues déclare : « Oh non, je ne m'y connais pas de tout. En fait c'est seulement parce que j'ai vu que c'était sur Elie Kakou que j'ai regardé. »
Hugues a vu la couverture mise en évidence par le magasin et a feuilleté la BD pour son intérêt pour l'humoriste et non pour la BD, son auteur ou le contenu réel (graphisme, scénario, etc.).

La couverture : aide précieuse dans la recherche


L'autre élément d'attraction est la couverture. Chez les connaisseurs, elle permet de reconnaître son genre, d'éviter celui qu'on aime moins.
Ainsi, Henry déclare : « c'est parfois la couverture qui m'attire en premier. Les BD à la couverture blanche ne me tentent pas du tout. Je sais que ça va être une bd à thème, commerciale. Pas mon genre. »
Rodrigue explique qu'il distingue la BD qu'il connaît grâce au cigle qui la représente. Pour le néophyte, c'est un moyen de savoir rapidement de quoi la BD parle.
A la question : « Vous arrivez à percevoir le contenu de visu, par la couverture ? », Yves répond sans hésiter : « Oui. Ca demande moins de réflexion qu'un roman. »
De son côté Rodrigue mentionne le côté attirant de l'illustration en couverture, première idée sur le contenu de l'ouvrage.
Betrand explique que ce qui l'intéresse le plus, c'est ce qui est « fort en image », « tape à l'oeil ». Attiré par les illustrations, c'est par la couverture qu'il sait rapidement si la BD lui conviendra ou pas.

L'entourage relationnel : autre influence significative

Le dernier élément fort de l'attraction des clients vers la BD est le conseil de l'entourage. Le cercle relationnel donne toujours un exemple que ce soit en mode, en musique ou en lecture. Les conseils donnés et la reconnaissance qui découlera de l'écoute de ces conseils influencent beaucoup l'achat de BD. Ainsi Luc raconte : « Titeuf, c'est les copains qui m'en ont parlé. Et maintenant on le voit partout. Kid paddle et Agent 212 aussi. On en parle à l'école et quand ça à l'air bien, je demande à Maman de me les acheter ». Sylvie décrit ainsi le comportement de sa fille : « Elles font beaucoup de prêts entre copines. »

4. La logique des genres et des séries

Catégorisation par genre

Les entretiens réalisés ont révélé que les consommateurs de bandes dessinées en grandes surfaces ont une perception des différents genres qui leur sont proposés. Cette perception va au-delà de ce que l'on appelle "les classiques" (Astérix, Tintin, etc) et les bandes dessinées à thème, les personnes interrogées nous ayant aussi désigné la science fiction, l'héroic-fantasy, le policier et le genre comique. Il s'agit d'une division en catégories, en genre.

Daniel Couégnas nous donne une définition de ce que peut être un genre en bandes dessinées dans La Trahison des Editeurs : « Un genre, ce serait donc à la fois : un ensemble de propriétés textuelles, de contraintes matérielles, structurelles, pragmatiques (horizons d'attente, contrat de lecture) ; une série de règles, de conventions esthétiques et formelles ; une tradition d'oeuvres, un espace intertextuel, avec des mécanismes de reproduction, d'écart, d'opposition, de dépassement, un ensemble d'oeuvres présentant, hors de tout lien historique, des similitudes, en particulier thématiques. »

Ainsi, la bande dessinée à thème correspond bien pour Couégnas à un genre. En revanche, ce que l'on appelle "les classiques" n'est pas un genre à proprement parler, bien que parfois perçue au même titre par le public. A la question « Qu'est-ce que vous aimez », si des personnes ont répondu par des intitulés de genres d'autres ont expliqué, comme cet homme ; « Largo Winch, et puis les classiques, Lucky Luke, Astérix ».


Ces classiques ont pour caractéristique commune leur survivance et leur large succès parfois sur plusieurs générations. « Grâce à mes garderies, j'ai commencé par les trucs basiques : Tintin, Astérix ... » nous dit Gwendoline qui fait la lecture de bandes dessinées lors de Baby-sitting. D'autre part cette catégorie des classiques reflète aussi la très grande renommée de certains personnages principaux, bien souvent personnages de longues séries. A la même question concernant les goûts, Julien répond : « XIII, ce genre-là ». « Elle a ses personnages préférés, elle va y aller directement, comme elle a été directement à Harry Potter tout à l'heure » nous raconte une mère en parlant de sa fille.
L'orientation d'un client dans le rayon dépend souvent de cette catégorisation par genre, confirmant les propos de Couégnas, on va consulter le rayon bandes dessinées dans un domaine, un thème qui nous est proche. Cela dépasse parfois la simple orientation pour devenir une véritable addiction, un confinement dans un genre. « Ça c'est tout de suite là où je vais » nous explique un jeune homme interrogé, désignant la catégorie heroic-fantasy. D'autres personnes ont insisté toute la durée de l'entretien sur leur intérêt pour un genre.

Nous avons eu l'occasion de constater que les genres échappent à l'enfermement du support bandes dessinées ; « Ca ressemble un peu au cinéma : science fiction, thriller, psychologique, action etc. ». L'héroic-fantasy, par exemple est lue sur différents supports littéraires que ce soit la bande dessinée ou le roman, et est regardée au cinéma. D'où, chez les éditeurs de bandes dessinées, une volonté ancienne et de plus en plus croissante de percer par l'intermédiaire de différents médias (adaptation des grandes figures de la BD telles Titeuf ou Kid Paddle en jeux vidéos et dessins animés).

Il faut noter d'autre part que la disposition des bandes dessinées joue un rôle dans la perception des genres et dans l'orientation des clients. Cette disposition est différente de celle pratiquée en bibliothèque « On ne voit pas les unes, les premières pages, on voit que les tranches » nous dit un homme interrogé parlant des rayons bandes dessinées en bibliothèque.
Daniel Couégnas nous parle, dans sa définition, de conventions esthétiques ; la présentation par la couverture reflète les conventions esthétiques des genres surtout quand il y a catégorisation comme en supermarché. Cette présentation peut expliquer en partie l'orientation du public dans le rayon « j'aime bien tout ce qui est fort en image » nous explique une personne interrogée. « C'est bien classé, c'est coloré, attractif... » déclare une mère en parlant du rayon de supermarché. Ces conventions peuvent même être ressentie comme un formatage comme nous l'explique Elisa, étudiante de 22 ans : « Je suis quand même impressionnée par les progrès qui se réalisent dans le domaine du dessin ! Merci l'informatique. C'est quand même dommage que tout passe par une palette graphique ».

L'héroic-fantasy est un exemple flagrant de ces conventions mises en évidence par le regroupement.
La présentation des bandes dessinées par la couverture, et non par la tranche, et leur catégorisation en genre induit l'orientation des clients dans le rayon et conduit à façonner leur comportement. D'autre part ceux-ci ont souligné l'importance que l'illustration portée par les couvertures soit de grandes dimensions. En effet, les couvertures des bandes dessinées, plus que celles des romans, permettent d'avoir un aperçu de ce que contient l'ouvrage.
Les entretiens nous ont donc montré que l'offre de bandes dessinées en supermarché était formatée en fonction des genres et des âges, et que cette répartition influençait les acheteurs ou non acheteurs quant à leur utilisation du rayon.

La logique des séries

Après un comportement des consommateurs en fonction des genres, il nous a été possible d'observer que ce comportement était aussi fonction des séries de bandes dessinées, en particulier les longues séries dont quelques classiques en sont des exemples flagrants.
Ainsi la logique feuilletonesque prime sur la logique d'auteur, la preuve en est la différence entre le nombre de titres cités comparés au nombre d'auteurs mentionnés lors des entretiens.
Il est possible de parler de fidélisation à une série, voir de confinement. « J'aime bien lire une histoire de bout en bout. Sans l'interrompre par d'autres. » Notons que cette fidélisation reste effective lorsqu'une série change de créateur, que ce soit le dessinateur ou le scénariste.

Ce comportement est aussi en adéquation avec la perception de la bande dessinée et son utilisation comme gadget, comme cadeau pratique. « On doit faire un cadeau, à un enfant qui fait la collection des Lucky Luke. » nous raconte un couple de femmes.
Ce caractère de la bande dessinée n'est pas honteusement avoué, au contraire il est source ou résultat de lien social: « J'en achète une dizaine par an, ... par contre j'en offre, c'est à dire pour un anniversaire je vais venir prendre une BD, en générale je prends les numéros un pour intéresser la personne à une série. »

La BD en supermarché n'est pas si mal vue qu'on aurait pu le croire, préalablement à cette enquête. Il paraissait évident que le public acheteur de BD en supermarché serait différent de celui des bédéphiles. Les entretiens ont permis de renverser cette évidence en opposant ce public à un autre, celui des bibliothèques. Un constat paraît intéressant : les lieux (rayonnage bd) sont investis (majoritairement par les plus jeunes) comme peut l'être la bibliothèque. Malgré cela, l'appropriation du média a encore besoin d'inspirateurs comme la télé, les amis et il a été démontré que le public préfère ne pas trop s'éloigner du genre qu'il connaît déjà. Face à une grande variété de style, une abondance de sujets, peut-on voir là l'introduction de la rareté appliquée en bibliothèque et décrite par Barbier-Bouvet ?


(1) Les comportements d'achat des Français à l'égard des livres. Grille en annexe de dossier. Le compte-rendu complet est à consulter en ligne à cette adresse
(2) Article Actuabd lisible à cette adresse
(3) Bourgeon dessine dans les années quatre-vingt « Les passagers du vent », série reconnue par les élites comme la première aux qualités « littéraires » affirmées. Bilal réalise avec Christin Les phalanges de l'ordre noir, premier album de bande dessinée cité par la presse française de littérature comme l'un des meilleurs ouvrages de l'année (Classement annuel « Lire magazine »).
(4)
Des ouvrages comme Blankets ou Lucille, parmi les plus primés au festivals et prix de critique, atteignent les 600 pages.
(5)
Les bandes dessinées pornographiques de Manara ou Serpieri se retrouvent dans chaque librairie spécialisée, mais jamais en supermarché. Leurs albums sont pourtant souvent dans les meilleures ventes Electre.
(6) Selon l'expression de Thierry Groensteen dans son ouvrage Un objet culturel non identifié
(7) Les kidstrips sont des séries humoristiques centrées autour d'un héros enfant, souvent masculin.

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