8.5/10Eco - Tome 1 - La malédiction des Schaklebott

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 06/11/2009
Notre verdict : 8.5/10 - Eco et co. (Ecrivez votre critique)

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Avec cette Eco : La Malédiction des Schaklebott, nous refermons un premier recueil de la trilogie vraiment fascinant, regroupant une histoire à la fois référencée, classique et symbolique, et une iconographie aussi singulière qu'hypnotisante.

Il arrive parfois que certains objets que l'on tient entre ses mains apparaissent comme le recoupement de plusieurs arts, un condensé d'influences ostensiblement digérées et réinvesties, appropriées pour donner naissance à un corps unique, singulier. C'est le cas d'Eco, toute nouvelle trilogie publiée dans la collection Métamorphose chez Soleil. Ici, se mêlent avec aisance des effluves de cinéma, de peinture, d'illustration, d'architecture et de littérature de jeunesse classique. Si bien qu'il est alors difficile de cerner l'objet lui-même, l'archiver avec les bandes dessinées semble même inadéquat, malgré la nature de l'éditeur, car le recueil regroupe plutôt des illustrations que des cases et phylactères. Ses jeunes géniteurs avaient déjà eu l'occasion de briller par le passé : Guillaume Bianco (qui signe le scénario) entre autre avec son onirique et gothique Billy Brouillard, et Jérémie Almanza, (qui met en couleurs le monde d'Eco) en illustrant une première BD du même calibre, Aristide broie du noir. Fidèle aux univers sombres, mais enfantins, de ces deux auteurs, Eco ne déroge pas à la règle, et s'inscrit dans un registre ambigu entre personnages / créatures « kawaï » et atmosphères légèrement horrifiques. La trilogie relatera les différentes périodes de vie de son personnage éponyme, Eco, initiée par ce premier volume, La malédiction des Schaklebott.


Eco est une petite fille ordinaire, seule enfant d'un couple de couturiers et fabricants de poupées, les Schaklebott, dont la renommée n'est plus à contester. Titillant elle aussi les chutes de tissus, ciseaux et bobines que ses parents mettent au rebus après confection de leurs pièces maîtresses, elle est à son désespoir loin d'égaler leurs talents. Mais un jour qu'ils lui confient une mission de confiance, Eco choisit d'écouter sa conscience plutôt que d'obéir aux ordres, et provoque malgré elle la ruine de sa famille. Elle récolte cependant des trésors bien plus estimables que la richesse attendue. Mais sa mère, anéantie, la maudit. Désormais, Eco ne sera plus la même. D'ailleurs, son corps commence doucement à changer...

Difficile de parler de ce premier opus sans l'encenser, voire abuser des superlatifs : immersif, impressionnant, hypnotisant. Le seul bémol résiderait dans ce débordement d'adjectifs ? On lui trouvera sans doute d'autres petites failles, mais attardons-nous pour l'heure sur ce qui le rend assez atypique. A ce stade de la série, l'enfance d'Eco et son entrée dans l'adolescence sont largement balayées à grand renfort de métaphores et sous le prisme du conte de fée. Le croisement naturel de plusieurs domaines artistiques, évoqué plus haut, se révèle donc déjà dans le portrait des personnages, proche de celui des célèbres histoires de notre enfance : une fillette solitaire, au cœur d'or, délaissée par ses parents, dont une mère plus proche de la marâtre que de la mère poule. Nul besoin de chercher bien loin : vous pensez certainement à Cendrillon, Blanche-Neige, et autres malheureuses mal aimées, mais toutefois ambitieuses. Guillaume Bianco a justement choisi de faire le parallèle entre les contes d'Andersen / Grimm et les aventures de son héroïne : dans La Malédiction des Schaklebott, à chaque début de chapitre, il glisse un épisode de Jack et le haricot magique. Au terme du livre, on devine qu'il évoquera Le petit chaperon rouge dans le volume suivant. Pêle-mêle, on retrouve aussi des thématiques proches du Magicien d'Oz, ou encore de Coraline (les quatre compagnons d'Eco notamment).


Outre la littérature, l'univers d'Eco fait également ouvertement référence à d'autres arts, en regard de son visuel remarquablement fort et fouillé. Car au-delà de sa trame narrative prenante et symbolique, le livre est évidemment transcendé par les illustrations chevronnées de Jérémie Almanza. Nous ne sommes plus dans la bande dessinée, mais dans l'illustration pure, avec des tableaux qui vivraient presque une existence indépendante du texte qui les accompagne. De ces décors complexes, et si justement composés qu'on les imaginerait sans souci dans un film d'animation de Tim Burton, au travail de la lumière qui rappelle avec bonheur le clair-obscur d'une peinture de Rembrandt ou de Georges de La Tour. Les cadrages et points de vue sont davantage ceux d'un processus cinématographique pour certaines planches, avec de multiples vues en plongée et effets fish-eye, donnant un aperçu d'ensemble des environnements joyeusement agencés dans lesquels évolue la protagoniste. On ressent l'amour du détail et de la précision dans chaque recoin des illustrations de Jérémie Almanza, via chaque petit objet ou anecdote dessiné et colorisé avec un soin chirurgical, sans pourtant quitter une forme ludique de fantaisie et d'humour. L'élaboration des architectures, très proche du cartoonesque elle aussi, se déforme et se distend de manière organique, comme pour donner vie à un personnage supplémentaire, et on ne peut s'empêcher de penser aux demeures de Gaudì ou encore aux villes gargantuesques de Nicolas De Crécy.


La ligne générale tend délicieusement vers la courbe, l'arabesque, pour un rendu assez enfantin : Eco, les poupées et leurs mignonne « hypercéphalie » se révèlent rondouillardes et à croquer. Le lecteur s'éprend littéralement de tendresse pour Eco et ses petites marionnettes grâce à ce trait moelleux et rebondi.  Point d'orgue de ce graphisme déjà admirablement maîtrisé : une mise en couleurs (en en lumière, donc) éblouissante, dans tous les sens du terme. Aquarelle et colorisation numérique se marient pour donner une tonalité à la fois très douce et très intense, des contrastes saisissants, et comme nous l'avons dit plus haut, des jeux de lumière particulièrement impressionnants. Par l'« éblouissant » évoqué plus haut, on serait néanmoins tenté d'entendre « aveuglant » par moment. C'est sans aucun doute le seul (petit) bémol de ces illustrations : à force de halos insondables, de fish eye ou déformations récurrentes, tout cela associé au foisonnement gourmand de détails et de couleurs, on reprocherait presque à l'ensemble un manque d'équilibre : on hésite parfois entre raffinement sophistiqué et artifices faciles, entre virtuosité et systématisme. On retrouve un peu de simplicité dans la parti pris graphique, uniquement au trait et en noir et blanc, des têtes de chapitre, mais ces plages plus spontanées sont finalement rares. C'est là la seule petite anicroche, car pour le reste, Eco : la malédiction des Schaklebott présente tant de délicieuses surprises qu'on galvauderait volontiers (et à peine) le mot « perfection » à son sujet.

Nous refermons donc un premier recueil de la trilogie vraiment fascinant, regroupant une histoire à la fois référencée, classique et symbolique, et une iconographie aussi singulière qu'hypnotisante. Les deux prochains tomes s'attarderont sur deux autres instants-clefs de la vie de la jeune fille. Ainsi, la fin de cette partie se solde sur une accroche qui annonce une suite très prometteuse. Le temps va paraître long, je vous l'annonce sans détour. Mais ne serait-ce que pour nourrir l'impatience de retrouver l'alliance mirifique de Guillaume Bianco et Jérémie Almanza, il est toujours possible de grignoter à loisir une ou deux autres relectures de cette Malédiction des Schaklebott.

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