Dupuis

/ Fiche - écrit , le 20/11/2008 - Mise à jour le 11/01/2011

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Jean Dupuis, la naissance

Pour remonter à la source des éditions Dupuis, il faut aller chercher un homme, né à la fin du 19ème siècle, en 1875 : Jean Dupuis. Le jeune homme quitte l'école à douze ans pour effectuer une série de petits boulots. « Un imprimeur de Glons offre un petit matériel d'imprimerie pour 300 francs », c'est l'annonce sur laquelle il tombe en 1898. A 23 ans, il se procure cette petite presse à pédale, c'est ainsi qu'il se lance dans l'imprimerie. Début des années vingt, il participe à différentes impressions locales, souvent religieuses. De 1898 aux années vingt, la progression est dure et lente. Jean Dupuis fait face à des problèmes financiers, s'endette, et voit même son atelier partir en fumée en janvier 1914. La guerre 14-18 ralentit évidemment l'éclosion de la maison. En 1922, Jean Dupuis se lance dans l'aventure de la presse en publiant le premier numéro de Les Bonnes soirées, un hebdo féminin. La production de Dupuis se développe (Le moustique, périodique spécialisé dans la programmation radiophonique puis télévisée) et Jean Dupuis délègue de plus en plus ses tâches en employant des membres de sa famille. Les Bonnes soirées, qu'on appellera aussi Bonne soirée ou BS, se développe énormément en Belgique et dans certains autres pays (Afrique francophone, Madagascar). Le magazine, publiant des romans et feuilletons, perdure et rentre dans le patrimoine culturel belge. Le deuxième coup de canon arrive avec Spirou, en 1938.

Naissance du Journal de Spirou


Un tirage test du Journal de Spirou est édité le 14 avril 1938. Le premier véritable numéro de Spirou apparaît en kiosques le 21 avril 1938, son homologue néerlandophone, Robbedoes, le rejoint six mois plus tard (27 octobre 1938). Les invendus de l'année du Journal de Spirou (numéros 1 à 19) sont proposés sous forme de recueil pour Noël. L'opération rencontre le succès et la formule se poursuit jusqu'à aujourd'hui. Début 2006, nous en sommes au 285ème recueil. Spirou, c'est tout simplement la plus époustouflante longévité du neuvième art. Charles Dupuis, au lancement en 1938, est rapidement désigné par son père Jean comme le directeur artistique, son frère Paul Dupuis soccupe du secteur imprimerie. La partie flamande (Robbedoes) est gérée par le beau-frère René Matthews. Une histoire de famille, comme on vous l'a dit. Dès les premiers numéros, on découvre les aventures du héros-titre, vêtu d'un uniforme de groom. Spirou est un nom proposé par Emile-André Robert, écrivain ami de la famille Dupuis. Spirou est un mot wallon pouvant être traduit en français par "écureuil" au sens propre et "vif" ou "espiègle", au sens figuré. Jean Dupuis voulait que ce personnage ressemble aux jeunes lecteurs quil visait en public cible. Le créateur du personnage est François Robert Velter, dit "Rob-Vel", qui anime aussi dans les pages du journal les aventures de Bibor et Tribar. « Steward sur le plus gros transatlantique dans les années 20, le "Majestic", j'ai plus tard navigué sur le "France", le "Lafayette" et le "Normandie". Aussi quand M. Dupuis m'a demandé de créer un personnage en 1937, j'ai pensé tout de suite à ces petits grooms que j'avais crayonné à bord » explique l'auteur. Le 8 juin 1939, Rob-Vel adjoint à Spirou un petit animal de compagnie, l'écureuil Spip.

Spirou sous l'Occupation, arrivée et éclosion de Jijé


Parmi les premières histoires, on retrouve quelques noms familiers. Il y a Tif de Fernand Dineur, plus tard adjoint de Tondu, Les aventures de Zizette de Davine. Le Journal de Spirou publie aussi plusieurs séries américaines de renom comme Dick Tracy de Chester Gould, Napoléon de Clifford McBride, Tex le cowboy de Zane Grey et Allen Dean ou encore Le cavalier rouge de Fred Harman. En 1939, la guerre éclate et le Journal de Spirou refuse de s'incliner devant la pression allemande. En 1940, Rob-Vel est fait prisonnier, c'est Jijé, fraichement débarqué, qui assure l'intérim de Spirou. Libéré, Rob-Vel assure un temps le duo avec Jijé pour Spirou avant de vendre les droits de son personnage aux éditions Dupuis. Seul aux commandes, Jijé crée Fantasio, le compagnon râleur et farfelu de Spirou. En 1943, la Propaganda Abteilung, l'organisme nazi chargé de contrôler la presse, impose aux éditions Dupuis un administrateur allemand. La direction refuse catégoriquement et le Journal de Spirou est donc interdit. L'hebdomadaire cesse de paraître le 2 septembre 1943 pour revenir le 5 octobre 1944. Les éditions Dupuis ont réussi à contourner la censure nazie en lancant en septembre 1943 L'espiègle au grand coeur, qui propose en fait la suite des histoires en cours du Journal de Spirou précédent.

La relance de l'après-guerre


Jijé est à retenir comme à l'origine de l'un des premiers grands succès de la maison Dupuis, avec Don Bosco, une grande fresque religieuse vendue à 200 000 exemplaires de 1943 à 1949. En 1949, comme Hergé avec ses premiers albums de Tintin, Jijé décide de redessiner complètement l'histoire de Don Bosco. A partir de 1944, on peut observer la publication des permiers albums Dupuis, reprenant les histoires les plus populaires publiées dans le Journal de Spirou : La clef hindoue de Jijé en 1944, Spirou et l'aventure (encore Jijé) puis Jean Valhardi de Jijé et Jean Doisy, L'épervier bleu, Caramel et Romulus et Godefroi de Bouillon de Sirius, ou encore Christophe Colomb de Jijé (encore et toujours lui).
Le format de ces publications varie, la pagination nest pas fixe et on retrouve souvent une structuration carrée (20 sur 20 cm). 1949 voit l'apparition des premiers albums au format 30 sur 21 cm et au nombre de pages standardisé (48 ou 64 pages). Les albums sont brochés (moins cher) ou cartonnés (plus onéreux, réservé aux cadeaux, anniversaires). Du côté de chez Spirou, Jijé rassemble autour de lui toute une équipe de futurs grands, qu'on appellera la bande des quatre et qui sera le ferment de ce que l'expression désigne comme « L'école de Marcinelle » : Franquin, Morris, Will et Eddy Paape. L'almanach 1947 offre à cette nouvelle génération la possibilité déclore. Franquin dessine la couverture de l'Almanach et sa première histoire du groom, Spirou et le Tank, Morris lance Lucky Luke et Eddy Paape commence la reprise de Valhardi. De plus en plus absorbé par sa reprise de Don Bosco, Jijé part pour l'Italie et délaisse ses autres projets quil finit par déléguer à Franquin les aventures de Spirou (en plein milieu de l'épisode Les maisons préfabriquées) et à Eddy Paape celles de Jean Valhardi. Fin des années quarante, deux albums d'importance annoncent l'âge d'or à venir des éditions Dupuis : La mine d'or de Dick Digger de Morris (1949) et Les Japs attaquent, premier Buck Danny par Hubinon et Charlier (1948).

Début de l'âge d'or


L'école de Marcinelle
se place en opposition à l'école de Bruxelles représenté par Tintin et son journal. En opposition à la ligne claire, le dessin des auteurs du Journal de Spirou joue sur la personnalisation des dessins, le caractère, l'humour et la fantaisie. Jijé a dans les années quarante semé les graines qui vont permettre l'éclosion de ce mouvement dans les années cinquante. Jijé a eu une forte influence sur la nouvelle génération qui l'a côtoyé. Fin des années quarante, début des années cinquante, lorsque sa famille s'établit au Mexique, Jijé entraîne même dans son sillage Franquin et Morris.

1950 marque le début de l'ère Franquin pour Spirou. Franquin ouvre une nouvelle voie avec la publication du premier tome des Aventures de Spirou et Fantasio. De 1950 à 1969, il en dessine 19 épisodes. Rob-Vel a créé Spirou et Spip, Jijé a amené Fantasio, Franquin, quant à lui, va modeler tout un univers pendant sa vingtaine d'années aux commandes. Marsupilami, le comte de Champignac et la ville de Champignac-en-Cambrousse, Seccotine (la collante), Zantafio (le cousin criminel de Fantasio), Zorglub (le mégalo) Annoncant Gaston Lagaffe et sa verve créatrice, Franquin dissémine aussi dans Spirou de nombreuses inventions farfelues comme Le Fantacoptère, le Zantajet, la machine volante de Zorglub et la Turbotraction. Franquin fait se démarquer Spirou des autres séries franco-belges, par un univers riche, inventif et cohérent.

Au rayon des séries marquantes et de longévité publiées par Dupuis ces années là, on peut aussi citer Buck Danny, né de la plume de Jean-Michel Charlier et du crayon de Victor Hubinon. Du premier album, Les japs attaquent en 1948, à Ghost Queen en 1979, Hubinon et Charlier créent ensemble quarante aventures de Buck Danny. Hubinon décédé, Francis Bergèse lui succède au dessin en 1983. Charlier tire quant à lui sa révérence en 1989, relégué sur cette série par Jacques De Douhet. Les pilotes mis en scène sur cette série sont américains, et l'influence de la bande dessinée d'outre atlantique est forte. Buck Danny possède des points communs avec la fameuse série américaine Terry and the pirates de Milton Caniff. Les sujets d'actualité, la conjoncture internationale, sont suivis, ce qui peut occasionner, avec le recul, certains chocs (le méchant jaune est une constante sur les premières aventures).


Depuis 1942, Sirius dessinait une série d'aventures exotiques nommée L'épervier bleu. En 1953, la censure s'abat sur l'oeuvre. La Commission de Contrôle des Publications pour la jeunesse, chargée de faire appliquer la loi de 1949, juge le héros pas assez conforme aux normes. L'épervier bleu manipule des armes à feu, la série parle de savants fous : il nen faut pas plus pour déplaire à la censure. Rebondissant, Sirius entame en collaboration avec Xavier Snoeck une nouvelle série baptisée les Timour, appuyée cette fois par la commission car présentant des qualités pédagogiques. La tribu de l'homme rouge, le premier album, sort en 1955, La fin des temps, le trente-deuxième et dernier, en 1994.

Lucky Luke prend aussi son envol pendant ces années 1950. Jusqu'en 1954, Maurice de Bevère, alias Morris, officie au dessin et au scénario. Le personnage et les histoires s'affinent à partir de 1955 avec l'arrivée de René Goscinny au scénario. Le physique et le caractère des personnages s'affinent pour plus ressembler au Lucky Luke que nous connaissons aujourdhui. Caractéristique du scénario signé Goscinny, Lucky Luke va se gorger de références à l'actualité ou au patrimoine culturel et historique. En 1957, les Cousins Dalton débarquent dans la série, pour ne presque plus la quitter. En 1968, Lucky Luke suit son scénariste créateur du journal Pilote, les 31 premières aventures de Lucky Luke sont donc publiées par Dupuis, les suivantes par Dargaud.

Restons au far west avec Jerry Spring, qui est un peu le pendant réaliste de Lucky Luke (il apparaît chapeau blanc, chemise jaune et jean). Golden Creek le secret de la mine abandonnée sort en 1955 et ouvre une série de 21 aventures. Officiant toujours au dessin, Jijé se fait parfois accompagner de scénaristes comme Jacques Lob et surtout Philip. Sur la Route de Coronado, Jijé est même assisté de Gir, qui offrira plus tard au genre western la perle Blueberry.

Spirou, Buck Danny, Lucky Luke, Jerry Spring et plus tard Boule et Bill, toutes ces séries, symboliques des éditions Dupuis, ont été passées de main en main, léguées comme un héritage à de nouvelles générations d'auteurs. Ce leg se poursuit aujourd'hui, avec notamment Laurent Gerra aux commandes de Lucky Luke et Laurent Verron héritier de feu Jean Roba.

Yvan Delporte rédacteur en chef

En 1955, Charles Dupuis donne sa chance à Yvan Delporte, nommé rédacteur en chef du magazine Spirou. L'homme est à retenir comme l'un des plus brillants à ce poste. Il insuffle au magazine un nouveau souffle : les mini récits, le supplément Trombone illustré et épaule de nombreux auteurs par ses scénarios comme Will ou Peyo.


Peyo avait créé le personnage de Johan pour le quotidien belge La dernière heure, fin des années quarante. Débarqué à la rédaction de Spirou, Peyo pose les jalons de son univers en 1954 avec l'album Le Châtiment de Basenhau, après avoir introduit dans le journal en 1952 des premières aventures. Pirlouit rejoint Johan en 1955 avec Le lutin du bois aux roches et les Schtroumpfs apparaissent en 1960 avec La Flûte à six schtroumpfs. Un premier album entièrement dédié aux Schtroumpfs, les Schtroumpfs noirs, sortira en 1963. C'est grâce aux mini récits que les Schtroumpfs ont pu s'introduire et vite rencontrer le succès.

Les mini récits, c'est une petite révolution éditoriale. A partir de 1959, de petits ouvrages s'introduisent au centre de l'hebdomadaire Spirou, ils servent en quelque sorte de centres d'expérimentation pour les nouveaux auteurs. Avec les mini récits, on voit éclore principalement Boule et Bill de Jean Roba et les Schtroumpfs de Peyo. Delporte amène aussi les numéros spéciaux de Spirou, publiés à diverses occasions comme Pâques, Noël ou les vacances scolaires. En 1960, par cette impulsion éditoriale, Spirou dépasse les 235 000 exemplaires vendus hebdomadairement en France et en Belgique francophone. En 1962, le journal atteint 48 pages et en 1964, 52. Le Journal de Spirou s'accompagne parfois aussi de petits gadgets, issus de l'univers de ses personnages.

En 1959 parait le premier album de Gil Jourdan par Maurice Tillieux, Libellule s'évade, une série humoristique influencée par le roman policier. Gil Jourdan est un personnage très inspiré de Félix, que Tillieux a été contraint d'abandonné à la disparition d'héroic album.


Le 28 février 1957 débarque un personnage à la rédaction de Spirou. Interrogé par le groom, Lagaffe, bien peigné, chaussures cirées, pantalon noir, noeud papillon et costume étriqué, ne sait pas trop ce qu'il fait là, il sait juste qu'on lui a demandé de venir, sans être capable de dire qui ni pourquoi. Pendant une année, le personnage traîne ses pieds dans les colonnes de Spirou, illustrant certaines pages comme celles de la rubrique Le Fureteur.

Gaston Lagaffe prend progressivement, au fil des numéros de Spirou, ses aises. Il déboutonne sa veste, fume une cigarette, puis revêt son traditionnel vieux jean et son pull vert trop court. De fil en aiguille, les illustrations deviennent suites. Une première illustration nous montre Fantasio en colère pour de l'encre renversé, la deuxième désigne le flegmatique Gaston comme responsable. Les ressorts comiques sont déjà bien en place et reconnaissables. Puis, vers la fin de l'année 1957, de véritables strips apparaissent. En 1960, le premier album de Gaston Lagaffe apparaît au format à l'italienne. Beaucoup de librairies prennent cet album pour du matériel promotionnel gratuit, vu la forme de l'objet. En 1963, l'album est réédité au format classique (15 sur 21cm).

Depuis 1959, les gags de Boule et Bill font un tabac dans les pages du Journal de Spirou. En 1962, un premier album apparaît. Dans la même période, remarquons aussi les aventures de Benoit Brisefer par Peyo, La patrouille des Castors de Mitacq et Charlier, Le vieux Nick de Marcel Remacle.

L'âge dor se termine fin des années soixante, avec plusieurs départs. En 1966 Jijé reprend Pilote pour reprendre Tanguy et Laverdure. Eddy Paape, en 1967, rejoint Tintin pour se lancer dans la réalisation de Luc Orient. Quant à Yvan Delporte, il quitte son poste et la rédaction en 1968, laissant sa place à Thierry Martens. Franquin délaisse Spirou et Fantasio dans ces mêmes années, Peyo fait de même avec Johan et Pirlouit pour mieux se concentrer sur les Schtroumpfs. Certains albums sont des échecs comme Attila de Derib ou S.O.S. Bagarreur de René Follet et Tillieux sont de francs echecs. Les ventes du Journal de Spirou commencent à chuter, il devient urgent de trouver un nouveau souffle.

Femme libérée et Trombone illustré


En 1971, Le Journal de Spirou lance un numéro spécial dédié à ses héroïnes. Natacha est en tête de cortège. La belle hôtesse de lair blonde débarque dans les colonnes de Spirou le 26 février 1970. A l'époque, les héroïnes sont assez rares en bande dessinée. Souvent les personnages féminins sont des mégères peu attirantes (Tintin), des personnages de seconds plans ou des fillettes. Libération sexuelle et féministe oblige, la bande dessinée épouse l'évolution des moeurs et François Walthéry dote pour la première fois la BD franco-belge d'une héroïne aventureuse aux charmes et aux formes qui ne laissent pas de bois le public du Journal. Plusieurs scénaristes se succédent aux côtés du dessinateur Walthéry sur cette série : Gos, tout d'abord, puis Etienne Borgers, Maurice Tillieux, Mittéi, Marc Wasterlain, Raoul Cauvin ou encore Peyo. Avec le temps, la série assume de plus en plus ses velléités érotiques. Une petite culotte sérigraphiée accompagne la sortie du tirage limitée de l'album 12, Les culottes de fer, en 1986 et les couvertures se font de plus en plus "pin-up" et suggestives (tome 10, L'île d'outre-monde).

Autre héroïne lancée en 1970 : Yoko Tsuno. Une jeune femme moins dénudée, pas bimbo, qui plaira peut être plus aux âmes militantes pour une meilleure image de la femme. L'aventure en album commence en 1972 avec le Trio de l'étrange. Roger Leloup tient bon la barre de cette série, qui s'est terminée récemment (24ème album en 2005). Yoko, d'origine japonaise, est ingénieur en électronique et ses aventures se déploient avec pour moteur la technologie. La même année, en 1972, une autre série de longévité se met sur les rails : Les tuniques bleues. Raoul Cauvin est au scénario et Louis Salvérius, décédé, est remplacé dès le tome 4 par Lambil. Le couple a fêté le cinquantième album des Tuniques bleues en 2006. Raoul Cauvin, débarqué chez Dupuis en 1968, a donné de l'air. Prolifique, ce scénariste a réalisé plusieurs séries à succès, dont l'Agent 212.

L'année 1977 est marquée par l'escapade du Trombone illustré. Entre le 17 mars et le 11 octobre de cette année, Le Trombone illustré, journal "pirate", s'inscruste à 30 reprises en supplément dans les pages du Journal de Spirou. Le projet est mené par deux rédacteurs en chef : André Franquin et Yvan Delporte. Tout le gratin de la nouvelle bande dessinée (Gotlib, Hausman, Alexis, Bilal dès le premier numéro) s'y réunit pour de grands moments d'impertinence, signifiant la nécessité de l'éclosion dune bande dessinée critique et adulte. Un espace pour railler l'autorité, briser les tabous. Textes et dessins se détachent de la production habituelle par un humour impertinent. On retrouve les « Il ne faut pas confondre » de Gotlib, l'expérience symbolique de ce "Journal dans le Journal" ayant été Les idées noires de Franquin, souvent considérées comme le chef d'oeuvre de cet auteur. L'expérience fut courte mais marquante. Au bout de trente numéros, c'en était fini du Trombone illustré. Trop dérangeant, peut être. Franquin témoigne, au moment des Idées noires, du manque doxygène : « Avec le Marsupilami, Gaston, Spirou, j'étais répértorié comme un dessinateur gentil. Un jour, dans une aventure de Spirou et Fantasio, j'ai dessiné une histoire de torture avec un personnage nommé Kilikil qui fait crisser une craie sur un tableau et se casse l'ongle pour finir. Un certain nombre de lecteurs m'en ont voulu ». L'expérience du Trombone illustré était prémonitoire, elle témoigne de la clairvoyance de Delporte et Franquin qui ont senti l'évolution du public de la bande dessinée. Cependant, l'insertion du Trombone illustré, ciblé adulte, dans le Journal de Spirou, très enfant, ne pouvait rien donner d'harmonieux.

Les années quatre-vingt et le renouvellement


En 1978, le journaliste Alain de Kuyssche devient le rédacteur en chef du Journal de Spirou. Un renouvellement a lieu, on peut même dire une période de prospérité. Les années quatre-vingt sont parsemées de nouvelles séries pleines d'avenir.

Spirou et Fantasio ont été abandonnés par Franquin. Tout au long des années soixante-dix, leurs aventures nous sont contées par Jean-Claude Fournier. Cette période nest pas la plus prolifique en bons albums, il faut le dire. De 1983 à 1984, pour trois albums, Spirou et Fantasio sont repris par Raoul Cauvin et Nic. On relève aussi de courts intérims de Nico Broca et de Yves Chaland. A partir du trente-troisième tome en 1984, c'est à Tome et Janry, futurs créateurs du Petit Spirou, de prendre le relais. Tome et Janry officieront jusqu'à la toute fin de siècle, avec Machine qui rêve, quarante-sixième album en 1998.

Les années quatre-vingt voient l'éclosion d'une pelletée de nouvelles séries qui vont faire le socle, la solidité des éditions Dupuis pour les années à venir. En 1977, Le trombone illustré annoncait une bande dessinée de plus en plus consciente de son public adulte. La réussite du catalogue des éditions Dupuis pour les années 1980 va parachever ce sentiment. Les séries Jérôme K. Jérôme Bloche (L'ombre qui tue, premier album en 1985) et Théodore Poussin (Capitaine Steene, premier album en 1987) mettent en scène des aventuriers-détectives accessibles par un public de tout âge. Frank Le Gall, avec Théodore Poussin, développe un personnage psychologiquement achevé, capable de susciter beaucoup d'empathie chez le lecteur. Autre série capable de toucher un public vaste, par un thème dur mais abordé de manière humoristique, Pierre Tombal, lancé en 1986 par Hardy et Cauvin, qui raconte le quotidien dun fossoyeur dialoguant avec ses "pensionnaires". L'année suivant l'apparition de Pierre Tombal arrive une autre série à l'esprit marquant : Soda. Un ange trépasse, premier album paru en 1987, ouvre une série d'albums assez sanglants, très dosés en action. L'histoire est celle de Soda, pasteur pour de faux, pour rassurer sa mère, et flic pour de vrai, dans les bas fonds de New York. Une série appréciée pour le dynamisme de l'action, des scénarios, et l'épaisseur du personnage central.

La BD grandit, mais ce n'est pas pour autant que les kid strips et autres albums jeunesse s'essoufflent. De nouvelles séries prennent leur envol comme Billy the cat (Desberg et Colman, Dans la peau d'un chat, premier album en 1990), Toupet, le bébé ravageur (Toupet frappe toujours deux fois, premier album en 1989) et Jojo, qui s'impose très bien dans les colonnes de Spirou, et dont l'auteur, André Geerts, a su générer un beau background de personnages, d'humanisme et de thèmes contemporains. Dans le domaine, les deux grandes explosions demeurent Cédric et Le Petit Spirou, tous deux lancés en 1987 dans les colonnes du Journal. Si Cédric se situe dans la continuité de l'héritage franco-belge des kid strips, avec un personnage principal assez édulcoré, au carcan familial stable et à la vie plutôt douce et politiquement correcte, Le Petit Spirou représente une entreprise bien plus osée. Voilà déjà quelques années que Tome et Janry ont repris la série Spirou et Fantasio. Pour leur sixième album dans cette collection, les auteurs ont l'idée de se pencher sur la jeunesse de l'espiègle Spirou. Cette incartade à la ligne de base des albums de Spirou et Fantasio amène la création d'une série annexe, toute entièrement dédiée aux quatre cents coups de Spirou en culotte courte. « Il y avait déjà le grand Spirou. Maintenant il y aura le Petit Spirou » nous annonce-t-on. Dis bonjour à la dame, le premier album, paraît en 1990 et bouscule le personnage du groom dans sa stature. La série créée par Tome et Janry brise la mécanique des gags consensuels et policés, par des personnages secondaires extrêmes (Monsieur Mégot) et un humour parfois porté sur l'érotisme.

Fin des années 1980, début des années 1990, Dupuis est au top de sa forme. En 1988, Spirou fête ses cinquante ans et Aire Libre voit le jour. On est pour le moment loin de se douter que cette collection s'imposera dans le paysage du neuvième art comme la plus prestigieuse. Parmi les premières publications, on retrouve Le voyage en Italie de Cosey et S.O.S. Bonheur de Griffo et Van Hamme. En 1990, Dupuis rachète les fonds de l'éditeur Novedi. De prestigieuses séries comme Jeremiah de Hermann, Jessica Blandy de Renaud et Dufaux ou encore Buck Danny de Bergèse rejoignent le catalogue Dupuis. Début des années 1990, les éditions Dupuis sont les plus solides sur le marché, par leur catalogue fourni, la vigueur de leurs nouveautés et la bonne forme du Journal de Spirou. Mais la maison d'édition n'appartient plus à la famille Dupuis. Elle est passée aux mains de la CNP, société contrôlée par le baron Albert Frère, homme d'affaire et milliardaire belge.

Les années 1990 : le calme avant la tempête


Le rachat a aigri. Dupuis n'est plus une affaire de famille, mais une multinationale. On observe tout de même une relative stabilité lors de ces années 1990, le calme avant la tempête des années 2000. De nouvelles séries nous arrivent comme Kid Paddle de Midam (Jeux de vilain, tome 1, 1996) ou L'épervier de Pellerin (Le trépassé de Kermellec, tome 1, 1994). Le Journal de Spirou accueille une nouvelle génération d'auteurs parmi lesquels Trondheim et Larcenet. Le 11 octobre 1995, le Journal de Spirou en est à son 3 000ème numéro et le 22 avril 1998, l'hebdomadaire fête son soixantième anniversaire. Fin des années quatre-vingt-dix, le Journal de Spirou est l'un des seuls à avoir résisté à la décrépitude du secteur de la presse BD. En 1998, sont encore diffusés 80 000 exemplaires par semaine. Le Journal de Spirou a su s'adapter à son époque, il propose par exemple pour son 3000ème numéro un CD de gags sonorisés. Fin des années quatre-vingt-dix, Jean-Pierre Gibrat offre à la collection Aire Libre son plus éclatant succès, avec le diptyque Le Sursis (1997 et 1999). Une histoire en deux tomes portée aux nues par la critique, et qui reste encore la mieux vendue de la collection Aire Libre.

Rachat et crise

« C'est énorme ! » s'exclame Didier Pasamonik, fin juin 2004, à l'annonce de la nouvelle. Dupuis, jusqu'alors leader sur le marché de l'édition BD, est racheté par le holding Média Participations, qui a déjà racheté Dargaud et Le Lombard. Ainsi constitué, Media Participations est en position dominante sur le marché de l'édition BD, un quasi monopole économique. « Les différentes maisons continueront à croître dans une indépendance et une liberté éditoriale totale » certifie cependant la CNP dans un communiqué. « Quand la mondialisation s'invite dans votre salon » titre Thierry Bellefroid dans son article pour le 13ème numéro du périodique annuel Neuvième Art. Le traumatisme du rachat s'extériorise vingt mois plus tard, en mars 2006, avec la démission du très jeune directeur Dimitri Kennes. En 2004, Claude de Saint Vincent, l'un des dirigeants, assurait que malgré le rachat, « chaque maison d'édition du nouveau pôle continuera à développer sa ligne éditoriale de manière autonome sous ses différents labels ». L'identité de Dupuis, maison d'édition au patrimoine fort, sera préservé, rassure-t-il une seconde fois dans un communiqué d'août 2004. Pourtant, c'est bien pour cela que Kennes claque la porte de Dupuis le 7 mars 2006. « Je suis parti car Dupuis risquait de perdre son identité » explique le jeune homme à Actuabd, le site internet qui a joué un rôle majeur dans la communication autour de cet événement. Claude de Saint Vincent assure l'intérim tandis que Kennes réunit autour de lui des auteurs et employés de Dupuis pour proposer au groupe Média Participations le rachat de la maison d'édition, afin d'en préserver l'identité. Le jeudi 16 mars, une lettre ouverte à Claude de Saint Vincent est signée par 112 auteurs de la maison, et pas des moindres. Extrait : « Il a fait bon, ces dernières années, travailler avec Dimitri Kennes et Claude Gendrot. Ils se sont montrés, ainsi que les équipes qu'ils animent, présents, courtois, attentifs et pragmatiques. Ils répondent à l'idée exigeante que nous nous faisons d'un éditeur. Nos relations se sont édifiées en même temps que nos livres. C'est dire si elles sont importantes pour chacun de nous. En les soutenant, nous soutenons ce qu'ils incarnent ; l'indépendance éditoriale de Dupuis et son identité franco-belge ». Le lendemain, vendredi 17 mars 2006, la nouvelle du licenciement pour faute grave de Claude Gendrot est communiquée. Le directeur éditorial des éditions Dupuis prend la porte avec Alain Flamion, le responsable logistique. On reproche aux deux hommes leur soutien à Kennes dans son entreprise de rachat de Dupuis à Media Participation. L'événement provoque une grève. En s'attaquant à Kennes, Media Participations s'attaquait à un jeune homme dynamique apprécié pour ses convictions et sa personnalité. En s'attaquant à Claude Gendrot, Media Participations ébranle tout un pan de l'histoire de Dupuis, l'homme étant à son poste depuis dix-sept ans, entretenant une relation forte avec beaucoup d'auteurs dont il a parfois lancé la carrière.

La fronde chez Dupuis

Pendant la grève, les auteurs entretiennent un blog, intitulé « Esprit de Dupuis, es-tu là ? » par lequel ils ironisent, plus ou moins gravement, sur la situation en cours. Huguette Marien, la femme de Jean Van Hamme, est nommée directrice générale pour un intérim de trois mois. Lundi 20 mars, Claude de Saint-Vincent propose à Claude Gendrot et à Alain Flamion, licenciés trois jours auparavant pour « faute grave », de réintégrer la maison. « Ce manque de crédibilité n'est pas acceptable. Alain et moi-même, nous ne sommes pas des pions que l'on bouge sur un échiquier. Nous sommes des êtres humains ! » explique Gendrot à Actuabd. Alors que l'affaire n'est pas du tout évoquée par les médias français, elle prend de très grandes proportions en Belgique, où les médias et les politiques commentent et interviennent à de nombreuses reprises. Le conflit persistant, fin mars, début avril, on appelle, dans les deux camps, à plus de compromis et d'avancées. Le 5 avril, Vincent Montagne tente de débloquer la situation, en allant s'entretenir avec les "dissidents". Claude Gendrot et Alain Flamion sont reçus, mais aussi les managers ainsi que quelques auteurs désignés comme représentants. La situation s'apaise, on parle d'une charte pour garantir l'indépendance éditoriale de Dupuis, en plus des engagements énoncés par Vincent Montagne. On croit à un nouveau tremblement à l'annonce de la démission de l'éditrice Corinne Bertrand, mais le climat demeure calmé. A la fin du mois de mai, Robert Baert est nommé Directeur Général et Eric Verhoest, directeur éditorial.

Le Spirou du futur


Depuis 1998, les aventures de Spirou et Fantasio ont été abandonnées par Tome et Janry, qui continuent par contre à nous raconter les histoires du Petit Spirou. Les éditions Dupuis contactent un scénariste très en vogue, début des années deux-mille, réputé pour son caractère très prolifique : Jean David Morvan. Avec José-Luis Munuera, le scénariste relance Spirou et Fantasio en 2004, en sortant Paris-sous-Seine. Morvan modernise le personnage, donne vie à un Spirou qui, contrairement à un Lucky Luke ou à un Astérix, suit les courbes de son temps, s'adapte. Vieux de soixante années, Spirou se conçoit toujours comme un jeune homme de vingt ans. Morvan attache aussi une attention toute particulière au développement du manga. Il faut pour le scénariste arriver à percer le marché japonais, comme le marché japonais perce l'univers franco-belge. En 2006, Morvan envoie Spirou et Fantasio à Tokyo et prépare même l'adaptation manga du groom.

2008 est l'année Spirou chez Dupuis : pour les 70 ans du groom, un album d'Emile Bravo intitulé Journal d'un ingénu invente sa première rencontre avec Fantasio (vainqueur entre autres du Prix des Libraires, l'opus de Bravo remporte un gran dsuccès public et critiques) ; Dupuis change également son logo, modifiant légèrement la tyographie et remplaçant le traditionnel phylactère par la calotte de Spirou. Par ailleurs, l'éditeur abandonne progressivement sa politique de collection cette même année 2008, en supprimant Expresso puis Empreinte(s) ; les séries commencées sous ces labels continuent bien entendu leur existence, mais la seule collection conservée par Dupuis est le fameux Aire Libre, qui fête même ses 20 ans à grand renfort de rééditions.


Les collections

Aire libre : Une collection au ton adulte, case de liberté totale pour les auteurs, en marge des séries séculaires. Créée en 1988, la collection fête ses 20 ans en 2008 à l'aide de nombreuses rééditions et nouvelles parutions.

Expresso : Des histoires souvent ancrées dans un quotidien réaliste (mais pas toujours, voir La fille du professeur réédité dans cette collection), traitées sur un ton léger et amusant. La collection s'est doucement éteinte début 2008.

Double expresso : Le même esprit que la collection Expresso, avec plus de pages (environ 80)

Empreinte(s) : Des albums au ton sérieux, souvent empreints de morale ou de philosophie et situés dans des périodes historiques fortes. La collection s'arrête fin 2008

Repérages : Thrillers et récits d'action, parfois teintés de politique.

Punaise : Une collection réservée aux titres pour enfants, de 6 à 10 ans

Puceron : Une collection pour les tout-petits qui apprennent à lire, de 3 à 6 ans


Auteurs symboliques : André Franquin, Jijé, Jean-Michel Charlier, Victor Hubinon, Jean-Claude Fournier, Peyo, Christian Lax, Roger Leloup, Raoul Cauvin, Derib, Will, Frank Giroud, Jean David Morvan, Philippe Tome, Janry

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