9.5/10Derniers rappels

/ Critique - écrit par iscarioth, le 08/02/2007
Notre verdict : 9.5/10 - L'excellence récidive (Ecrivez votre critique)

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Bien parti pour ne réaliser que des chefs d'oeuvre, Alex Robinson nous confirme toute l'étendue de son génie. Un auteur parmi les plus brillants de la bande dessinée mondiale actuelle, à découvrir de toute urgence.

Rappelez-vous d'Alex Robinson et de son roman graphique publié en 2004 : Box office poison, une vraie mine d'or traduite par les éditions Rackham, et publiée en France sous le nom de « De mal en pis ». Deux ans plus tard, Robinson nous revient avec Tricked, ici traduit Derniers rappels. Alex Robinson ne nous déçoit pas : son style est toujours le même et l'histoire contée tout de même différente de celle de De mal en pis. Une continuité, mais pas de redite.

51652_250.Derniers rappels reprend la structure narrative de De mal en pis : plusieurs personnages, dont les histoires s'entremêlent les unes à la suite des autres, par séquence. La formule est bien connue. Au cinéma, elle s'est développée considérablement comme un moteur à films d'angoisse, notamment depuis 21 grammes d'Inarritu. Ceux qui sont adeptes des séries américaines sont tout autant familiers du modèle : on quitte un personnage, une situation, pour en rejoindre d'autres, avant de revenir à ceux abordés en premier lieu puis de repartir. Un système cyclique, presque sans fin. Derniers rappels est, pour cela, dans un premier temps ardu à pénétrer. Alex Robinson n'est pas l'auteur du genre à introduire son histoire par des scènes explicatives lourdes et ridiculement artificielles : il plonge le lecteur directement dans le vif du sujet. Assez rapidement tout de même, les choses s'éclaircissent et l'on distingue les différents personnages qui vont faire l'histoire :

  • Ray, une rockstar enfermée tant dans sa solitude que dans le luxe, en panne d'inspiration pour composer son prochain album
  • Nick, imitateur de signatures pour le compte d'un escroc vendant des produits dérivés dédicacés de base-ball
  • Phoebe, partie sur la route des Etats-Unis à la recherche de quelque chose ou quelqu'un...
  • Steve, informaticien misanthrope, antipathique élitiste et sexuellement miséreux
  • Caprice, une jeune serveuse bien en chair en peine de coeur
  • Lily, une jeune intérimaire d'origine espagnole

Les trente premières pages du roman graphique font défiler quelques séquences de vie de ces six personnages centraux. Puis, vient un chapitrage asséné comme un compte à rebours. 49,47,45,42... De pages en pages, à mesure que l'on progresse dans sa lecture, les chiffres s'égrènent à reculons. C'est là tout le génie d'Alex Robinson, qui a su générer un double suspense, pour un scénario qui, à priori, ne pouvait en distiller une once. Habitué à ce genre d'histoire, le lecteur sait pertinemment que, d'une manière ou d'une autre, tôt ou tard, le scénario fera se rejoindre tous ces personnages aux destins et personnalités complètements opposés. Rajoutez à cela un véritable compte à rebours et vous obtenez la certitude de tenir votre lecteur en haleine sur 350 pages. Bien des lecteurs de Derniers Rappels vous le diront : il leur a été impossible de ne pas lire l'ouvrage d'une traite.

L'autre force de Derniers rappels est la puissance psychologique qu'amènent les personnages au récit. Avec De mal en pis, on se rapprochait du genre autobiographique et quotidien. Des personnages dont on suivait l'évolution professionnelle et amoureuse. Des personnages de la vie de tous les jours auxquels il était facile de s'identifier. Ici, les personnes dont on raconte le quotidien sont moins des hommes et des femmes de la vie de tous les jours. Les thèmes abordés sont plus larges : le couple homosexuel, la célébrité, le luxe, la mafia, la folie... et bien sûr l'amour. Alex Robinson était déjà l'auteur d'une brillante observation du couple et du caractère incertain du sentiment amoureux chez l'Homme. Il récidive ici avec autant de brio.

La façon de dessiner d'Alex Robinson ne s'est pas métamorphosée. On retrouve exactement la même patte graphique. Seule différence notable : les planches sont ici plus souvent entièrement monochrome. Du blanc, des couches de noir épaisses, et beaucoup plus rarement des surfaces travaillées aux traits et à la hachure. On remarquera aussi une plus grande maîtrise et régularité des visages et silhouettes (surtout par rapport aux premières planches de De mal en pis, encore très instables). Les lecteurs du premier album s'amuseront de retrouver des visages presque identiques entre les deux ouvrages. Dorothy de De mal en pis ressemble beaucoup, à une forme de nez près, à Lilly de Derniers rappels, par exemple. Là où Alex Robinson brille le plus, c'est dans sa façon d'agencer les cases, bulles et effets typographiques. Robinson a un très haut niveau de maîtrise du langage séquentiel et produit des planches toujours très lisibles, extrêmement variées et donc jamais ennuyeuses. Petite nouveauté pour ce second album, alors que De mal en pis possédait une narration somme toute assez continue, Derniers rappels est fragmenté, selon le personnage sur lequel il s'attarde. Par exemple, les séquences concernant Steve sont beaucoup plus chargées en texte et anxieuses que les autres. Il y a une indépendance de ton dans chaque récit, suivant la personnalité du personnage principal et narrateur. C'est comme si Alex Robinson s'était décuplé à chaque fois, le résultat est très immersif et impressionnant. Petit bémol pour le final, un peu convenu scénaristiquement bien qu'angoissant. Derniers rappels se termine par un logo signifiant l'infini, nous montrant des personnages restés maîtres de leurs vies, ce qui est très positif. Emotionnellement, le final de De mal en pis était bien plus fort et négatif, car il dévoilait le caractère éphémère de la vie, la fulgurance de la mort.


Bien parti pour ne réaliser que des chefs d'oeuvre, Alex Robinson nous confirme toute l'étendue de son génie. Un auteur parmi les plus brillants de la bande dessinée mondiale actuelle, à découvrir de toute urgence.

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