9/10La Cuisine du diable - Tomes 1 et 2

/ Critique - écrit par iscarioth, le 11/11/2005
Notre verdict : 9/10 - Ultra charismatique ! (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

Critique du premier cycle (tomes 1 et 2) : La Cuisine du Diable, sans pour autant révolutionner le genre thriller et gangstériste, est un diptyque tout à fait personnel et remarquable

L'histoire

New York, 1931. Anthony Poucet, treize ans, et ses six frères, vivent dans le quartier de Little Italy. Le jeune garçon voit ses parents se faire assassiner sous ses yeux. Anthony se retrouve d'autant plus seul que sa petite amie Anne est partie le jour même vivre avec sa soeur dans la richissime demeure du puissant Double B, un ambitieux qui ne tarde pas à déclarer la guerre au monstrueux mafioso de Little Italy que l'on surnomme l'ogre.

Aux origines du thriller

L'action se situe dans l'Amérique de l'après krach. 1931, à New York : l'époque et le lieu idéals pour poser l'action d'un roman noir, d'un thriller. Coté cinéma, cette époque voit la naissance du film de gangsters, avec le Scarface de Howard Hawks. En restant dans les limites de la bande dessinée franco-belge, on citera surtout la série phare du genre thriller et gangster, De Silence et de Sang, qui pose aussi son action (du moins dans les premiers tomes) dans le Little Italy des années trente. Donc, à priori, nous nous situons ici en plein dans la bande dessinée de genre, avec une Amérique ghettoïsée et pauvre, dominée à tous les niveaux par une mafia rendue toute puissante par la prohibition. Le graphisme aussi renvoie fortement à ce qui a déjà été fait dans le genre de la bd de gangsters : un encrage très épais, qui s'impose sur les visages, assorti d'une colorisation ocre, brune, aux tons froids. Un style graphique qui rappelle beaucoup celui imposé par Malès et Mitton avec la série De Silence et de Sang.

Du dessin à fortes gueules

La Cuisine du Diable, c'est un bon exemple de série colorisée à l'ordinateur mais qui ne laisse pas une désagréable impression de fadeur et de travail bâclé, même si l'on remarque quelques incrustations photographiques très désagréables car en décalage complet avec un dessin stylisé. Le dessin de Karl T., dans la continuité de celui de Malès et de Mitton, est de grande qualité, notamment dans la restitution des visages. On sent une profondeur et une tension au travers de chacun des regards échangés par les personnages. On se souviendra d'Anthony Poucet, l'ultra charismatique, et de son regard bleu pénétrant.

Crescendo vers l'explosion

Niveau scénario aussi, on se retrouve dans la droite lignée des thèmes du genre : les mentors mafieux, l'amorce de la guerre des gangs, les mécaniques implacables, la domination de la Mafia sur une population faible et désemparée, les gamins embarqués dans la tourmente... Début du deuxième tome, on peut croire voir l'originalité du récit s'estomper sous l'académisme de l'exploitation du genre thriller : les personnages apparaissent parfois comme extrêmes, voir caricaturaux (Double B, le parfait salaud, Anthony, démesurément adulte), avec l'utilisation de répliques proches des punch lines.
Mais les thèmes, même si habituellement traités, restent parfaitement maîtrisés par Damien Marie, le scénariste, qui livre là un récit parfaitement cadencé. La narration est binaire, l'histoire s'attache à dépeindre les événements sous deux angles de vue : l'un centré autour d'Anthony et l'autre autour d'Anne : deux enfants. Un système de narration croisée, qui a déjà fait ses preuves, et qui entraîne le récit à un rythme crescendo pour exploser en un final à la mécanique implacable, instaurant un climax et une atmosphère comparable à ceux des films Scarface (Brian De Palma) et Taxi Driver (Martin Scorsese). Car si La Cuisine du Diable plante son action dans un décor atypique, connu de tous, il est loin d'être sans surprises ni saveur. Contenu scénaristique et qualité du découpage oblige, l'histoire nous tient en haleine. La violence sexuelle (débauche) et sanguinaire (fusillades) est très présente visuellement et est suffisamment bien amenée pour qu'une atmosphère de terreur vienne s'adjoindre à l'envie pressée de lire et de découvrir les événements.

Al Capone et Charles Perrault

La grande originalité de La Cuisine du Diable est d'importer et d'intégrer à un thriller du début du 20ème siècle de grandes références à deux contes de Charles Perrault, le Petit Poucet et Barbe Bleue. Anthony Poucet et ses six frères doivent se battre pour échapper à l'ogre mafieux de Little Italy et B.B. (Barbe Bleue) offre à sa femme l'opulence tout en lui interdisant formellement l'entrée de l'une des pièces de la maison. Des références intéressantes, en filigrane tout au long du récit, et finalement utilisées avec assez de distance pour éviter une anticipation du lecteur sur l'intrigue. Mélanger thriller gangstériste à la sauce 30's et contes de Charles Perrault, il fallait oser, et surtout, il fallait y arriver. On peut vraiment féliciter Damien pour cette prouesse scénaristique.


La Cuisine du Diable, sans pour autant révolutionner le genre thriller et gangstériste, est un diptyque tout à fait personnel et remarquable. Techniquement irréprochable, il réussit à créer l'étincelle de l'engouement et de la passion chez le lecteur. Après un final magistral, on attend avec impatience le second cycle en diptyque de cette série et l'on se demande ce que les auteurs vont faire d'Anthony Poucet, leur « monstrueux » petit héros...

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