7.5/10Clifton : les années Macherot

/ Critique - écrit par athanagor, le 29/03/2008
Notre verdict : 7.5/10 - So belgish ! (Ecrivez votre critique)

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Le colonel Clifton enquête sur ses premières affaires, sorti du chapeau et sous le crayon du papa de la souris Chlorophylle.

C'est en 1959 que Raymond Macherot, auteur de Chlorophylle, crée Harold Wilberforce Clifton pour le Journal de Tintin. Colonel à la retraite, chef scout et surtout détective amateur, Clifton est un condensé du courageux et dévoué sujet de sa majesté, qui permet à son créateur de se replonger dans une Angleterre qu'il côtoya, alors qu'il était dans la marine, en 1945. Servi par une force de déduction impressionnante et par une chance qui débloque le plus souvent des intrigues qui devraient durer le double de pages, ce sympathique personnage voit dans cet ouvrage, réédité récemment en noir et blanc, se dessiner toutes les particularités de son caractère, qui seront reprises par Turk et De Groot en 1978. On y retrouve l'omniprésence de chats dans la maison du colonel ou dans les rues de la ville, Miss Partridge, femme de ménage et plus tard mère de substitution aux commentaires acides, le parapluie-carabine à répétition et le totem scout « Héron mélomane », qui fit sourire au moins une fois les habitués de la série.

La réédition de chez Niffle reprend les trois histoires La grande soeur de Clifton
La grande soeur de Clifton
que Macherot publia dans le Journal de Tintin, avant que l'éditeur ne lui demande de se concentrer plutôt sur Chlorophylle. La présentation en noir et blanc nourrit quelque peu la déception à l'abord de la lecture, mais cela ne s'avère être qu'un détail minime à l'usage, avant de devenir un vrai plus dans l'analyse du dessin per se. On comprend mieux, et on admire alors le talent qu'il faut pour construire des représentations complexes, sans perdre le lecteur dans une foule de détails, alors que la couleur n'est pas posée pour orienter le regard, et on apprécie d'autant plus la construction de certaines cases autour de représentations en ombres chinoises.

Malgré les talents évidents de dessinateur, voire de graphiste de Macherot, on s'interrogera toutefois sur ses talents de scénariste, au vu de l'inégalité dont font preuve les récits successifs, souvent tenus par des ficelles énormes, qu'on aura l'indulgence de ne pas juger trop sévèrement, rompus que nous sommes aujourd'hui aux intrigues compliquées.

Les enquêtes du Colonel Clifton : Première apparition du colonel dans le Journal de Tintin, et publiée en feuilleton entre le 16 décembre 1959 et le 23 mars 1960

L'émir Abd-el-Falzar confie le Khor-i-Door, plus gros diamant du monde, à deux joailliers de Londres, pour en faire une « énorme bague distinguée, goût anglais » à offrir à sa fiancée. Les joailliers prennent le risque de ne pas assurer le diamant et l'enferment dans leur coffre-fort dernier cri, inviolable. Héron mélomane et a boar
Héron mélomane et a boar
La nuit même, ledit coffre de plusieurs tonnes disparaît en quelques minutes de l'échoppe. Souhaitant garder l'affaire discrète, les joailliers se tournent vers le détective amateur, dont la réputation n'est plus à faire.

Bâtie sur une intrigue mystérieuse et sur un dénouement improbable, l'histoire présente donc le colonel Clifton, qui n'a pas encore les belles moustaches en quartiers d'orange qu'on lui trouvera dès sa prochaine aventure, mais plus en brins de paille mal taillés. Portée par une chance insolente, l'enquête est résolue presque sans le vouloir, malgré les brillantes déductions du détective, et sert surtout à la mise en place des mécanismes comiques qui font tourner les pages.

Clifton à New-York : Publié entre le 30 mars et le 4 août 1960

Clifton où ça ?
Clifton où ça ?
Fraîchement renversé, le général Poncho, ancien dictateur du San Mirador, arrive à New-York avec la ferme intention de lever une armée pour reconquérir son titre. Mais sans un dollar en poche c'est pas bien facile. Il se tourne alors vers le banditisme, et va jusqu'à kidnapper LA star américaine du moment. L'impresario léser voyage jusqu'en Angleterre pour ramener à New-York un Clifton dont la réputation, non seulement n'est plus à faire, mais s'avère être internationale.

Très longue à démarrer, cette histoire est la moins intéressante des trois, bien que l'intellect du colonel serve un peu plus que précédemment à la résolution du cas. Malgré cela et l'humour un peu poussif qui habille le tout, on appréciera les représentations de New-York, les illustrations centrées sur les ombres et le caractère "so british" de Clifton.

Clifton et les espions : Publié entre le 8 décembre 1960 et le 14 mars 1961

C'est par hasard que Clifton tombe sur Osbert Horsepower, alias "moineau attentif", ancien scout de la meute du colonel et actuellement expert thermo-dynamique au centre de recherche nucléaire de Climsby. Pour sceller leurs retrouvailles, Clifton invite Osbert à dîner le samedi suivant. Malheureusement, ce dîner n'aura pas lieu, car Horsepower est arrêté pour espionnage. Fort de la confiance qu'il porte à son ami, Clifton refuse de le croire coupable et décide de mener son enquête.

De loin la meilleure aventure des trois, ce récit nous plonge dans une histoire construite autour du passé du héros, où on commence à deviner pourquoi Clifton a ses entrées au M.I.5. Magistralement élaborée, la narration nous porte au travers d'une illustration fortement inspirée des films d'espionnage de l'époque. Non, mieux qu'inspirée par le cinéma, cette aventure est pensée et réalisée comme un film noir, avec son cocktail de méchants, de trahisons et de rebondissements. En plus de la représentation d'un ancien espion et chef de gang, rappelant le Eric Von Stroheim de La grande illusion, c'est la construction des cases, le point de vue qu'adoptent certaines d'entre elles, Le clou de l'histoire
Le clou de l'histoire
en premier plan / arrière-plan
ou en gros plans, et leur enchaînement qui constitue plus un super story-board qu'une bande dessinée. D'ailleurs, nombre de planches de Turk & De Groot adopteront des effets cinématographiques, comme la contre-plongée, pour servir les aventures de ce personnage qui se prête si bien à l'exercice.

Le fait que l'histoire soit également noyée dans un hiver neigeux porte encore mieux, par une coquetterie de l'inconscient collectif, l'atmosphère de guerre froide qui baigne tout le contexte narratif et historique du récit.

Cette aventure réussit le tour de force de rendre le personnage de Clifton, léger par nature, extrêmement touchant en ancrant son histoire personnelle dans la réalité de la seconde guerre mondiale, et lui attribuant ainsi une profondeur et une existence dont peu de créations comiques peuvent se targuer.

Macherot laissera là ce personnage, qui connaîtra malgré tout, mais 17 ans plus tard, une belle renaissance.

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