8.5/10Captive - La BD dont vous êtes le héros-l'héroïne

/ Critique - écrit par Islara, le 09/01/2015
Notre verdict : 8.5/10 - Comme dans un jeu de rôle de Cthulhu (Ecrivez votre critique)

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Depuis environ deux petites années, un éditeur adapte un ancien concept délicieux, les livres dont vous êtes le héros, à un autre support, la BD, avec tous les avantages qui vont avec. La plus réussie de ces oeuvres est sans nulle doute Captive.

En découvrant cette BD, la qualité de la couverture, rigide, avec un léger relief sur le titre, ses tons sombres, on est déjà pris-e dans une étrange atmosphère, on est déjà captivé-e, d'où le titre peut-être.  Non, en réalité, le titre a un autre sens plus terre à terre : la fille du héros que nous allons incarner a été enlevée et est captive au château du Bois-Renard. Avant même de commencer à lire le début de l'histoire, sur la page interne de couverture et la page de garde, apparaissent pour notre plus agréable surprise, quelques règles et une feuille de personnage. On comprend alors tout de suite que l'on sera dans un véritable jeu de rôle, à cette différence près que l'on aura un magnifique support graphique. Je pèse mes mots, et n'utilise pas le terme "magnifique" à la légère. En effet, un sens aigu du détail, des teintes toujours sombres mais légèrement colorées et variées parfaitement adaptés à l'ambiance, de très saisissantes expressions de visage nous font contempler les planches pour le simple plaisir des yeux. Ce n'est pas comme en manga où bien des espaces sont laissés vides pour gagner des pages et donc de l'argent ; ici, chaque case est remplie et bien remplie. Ce remplissage n'a d'ailleurs pas que la seule fonction esthétique et envoûtante destinée à asseoir cette prenante aventure ; il a aussi pour but de cacher des indices et objets indispensables à la réussite de l'histoire.

Nous voici ainsi revenu à cette dimension jeu de rôle à part entière, qui prend presque le pas sur la BD elle-même. La feuille de personnage, il faut la photocopier au moins trois fois ; on y écrit un nombre incalculable d'informations : les changements de caractéristiques, la variation des points de vitalité, l'avancée du temps, les objets ramassés ou les codes découverts. On y note aussi les numéros des lieux où l'on passe, afin de ne pas se perdre dans ce qui s'avère être un véritable labyrinthe et éviter de passer plusieurs fois au même endroit ; on les note également pour se souvenir où l'on a trouvé les objets cruciaux, qu'ils soient néfastes ou bénéfiques, les salles à éviter, car lorsque l'on recommencera l'aventure, on sera bien content-e d'avoir toutes ces précieuses informations. Bref, pour savourer cette BD, il faut donc une feuille, un stylo en plus du livre lui-même. Lire dans son lit sera donc un peu complexe, mais on y arrive quand même avec un peu d'organisation. N'oubliez pas non plus que vous ne lirez pas de façon classique : le léger désagrément de ce genre d'oeuvre, BD ou livre, c'est que l'on ne tourne pas les pages les unes à la suite des autres, on navigue de la page 5 à la 37, puis à la 115, la 18 dans un désordre proche du foutoir. Mais ce foutoir n'est qu'apparant, car croyez-moi, le scénariste savait très bien ce qu'il faisait.

Si l'intrigue elle-même n'a pas grand chose d'extraordinaire, en revanche, la narration, l'assemblage des variantes, les possibilités de choix, leurs conséquences diverses qui finissent en prime par se raccrocher à cinq fins différentes, mais selon un nombre infini de chemins, forcent le respect. Oui, l'intrigue est bien basique : un enlèvement, dont le motif, si on ne le devine pas tout de suite, est assez classique, et dans un univers, vous l'aurez compris à ma référence à côté de la note, est tout aussi vu et déjà vu. Néanmoins, cet univers ne se démode pas et est toujours très envoûtant, donc on ne crachera pas sur ce choix, loin de là. De plus, le scénariste a bien travaillé les personnages de l'aventure, le héros étant presque inexistant, ce qui est logique puisqu'il est de toute façon effacé pour notre propre personne. Il y aura ainsi trois personnages centraux des plus intéressants et particulièrement fouillés, avec cette ironie qu'on ne les voit quasiment pas, voire pas du tout au cours de l'aventure. Mais leur référence répétée rend leur présence indirectement très marquée.

Donc, ce qui force le plus le respect, comme nous le disions, c'est ce qu'on peut appeler la "variance". Le scénariste a médité bien des variantes, sous-variantes et sous-sous variantes dans lesquelles on peine à se retrouver sans une bonne concentration (et les feuille et crayon que je vous conseillais plus haut). C'est extraordinaire de voir à quel point de nombreux paramètres il a pris en compte pour ces variations. De temps à autres, seule la chance joue, et rien d'autre, comme dans la vie. Aucun indice ne vous permet de savoir qu'il fallait aller à tel endroit plutôt que tel autre, ouvrir telle boîte ou non, utiliser tel objet ou non. Mais la plupart du temps, des facteurs sur lesquels on a prise doivent nous permettre de faire le bon choix, ou un bon choix : il peut s'agir d'un texte qu'on aura pris le temps de lire, d'une partie du dessin sur la case qui aurait dû nous alerter, de l'écoulement du temps quand on aura trop traîné, de notre fatigue si on n'a pas pris la peine de se redonner un peu de force, de l'équilibre de nos caractéristiques choisi au départ, de la pure réflexion, de notre manière de mener un combat. Vraiment, toute une foultitude de détails sont mis en place par l'auteur, sont pris en compte, ont leur rôle à jouer et bien peu est laissé au hasard. Et même ce qui est laissé au hasard est parfaitement volontaire. Quel tour de force !

Au bas mot, on peut dire qu'à la façon du jeu vidéo The Walking Dead, chaque aventure sera unique, à notre image, même s'il n'y a que cinq fins différentes au dénouement final, sans compter toutes les morts possibles avant d'y arriver, car chaque parcours, truffé d'infinies variantes, ne pourra ressembler à un autre. Bon pour autant, vous n'allez pas relire le livre cent fois. Mais vous le ferez au moins trois fois. Et peut-être y reviendrez vous quelques années après comme on relit une bonne BD ou un bon roman.

Notez que la difficulté est en prime bien dosée. Les quelques énigmes ne sont pas trop complexes, les indices cachés ne nécessitent pas une loupe, et si vous laissez quelques plumes dans l'aventure et tournez parfois un peu en rond, vous évitez la mort en réfléchissant et en observant un minimum. Il n'y a donc pas de sentiment de découragement provoqué par Captive.

Bref, en cette nouvelle année, nous ne pouvons que vous recommander cette oeuvre, issue d'une genre trop rare pour être manqué par votre lecture, surtout si vous avez un faible pour les Livres dont vous être les héros ou Cthulhu.

Crédits 

- Public averti : pas avant 13 ans selon l'éditeur

- Solution prochaine dans le forum

- Carte bonus (+1 à une caractéristique) en commandant la BD directement à l'éditeur ; et puis ça sert aussi de chouette marque-page.

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