9/10Britten et associé vs. Ontophage tome 1

/ Critique - écrit par riffhifi, le 15/06/2009
Notre verdict : 9/10 - Britten et associé (Ecrivez votre critique)

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Enquêtes incongrues dans le Paris des années 1800 ou l'Angleterre des années 40, Britten et Ontophage ont tout en commun mais rien à voir. Le choix est ardu.

En l'espace de quelques jours, Casterman le poids lourd et Emmanuel Proust l'outsider proposent chacun une gourmandise pour amateurs de polars sortant de l'ordinaire. Dans les deux cas, il s'agit d'un nouveau venu qui signe à la fois le scénario, le dessin et les couleurs. Dans les deux cas, il est question d'une enquête policière dans un contexte historique pittoresque et emblématique, pimenté d'un élément surnaturel ou nonsensique. Et dans les deux cas, nom d'une pipe, c'est de la sacrée bonne bande dessinée.

Pas de onte à le déguster


Honneur au premier sorti : Ontophage est signé d'un nommé Marc Piskic, déjà auteur de deux adaptations dessinées d'Agatha Christie. Avec ce premier tome intitulé Pierres de brume, il plonge le lecteur dans le Paris mystérieux de 1866, celui qui semble revenir en force ces dernières années dans les excellentes bandes dessinées que sont La Voleuse du Père-Fauteuil, Noirhomme ou Le mangeur d'histoires. L'époque est celle de Vidocq et de Rocambole, et Piskic prend un soin tout particulier à recréer l'ambiance de la ville, pas toujours propre, maculée de publicités rétros (vues de chez nous), grouillante de vie par endroit et offrant un froid climat d'oppression quand on pose les pieds au cimetière du Père-Lachaise. C'est justement là que commence l'histoire, avec la découverte d'un cadavre inhabituel : la victime s'est changée en pierre. Serait-ce l'œuvre d'une gorgone moderne ? Le jeune Tristan Sphalt se penche sur l'affaire pour satisfaire son employeur : il vient d'être embauché comme chroniqueur au Petit Journal... Au-delà de la réussite formelle que constitue l'album, et de l'élégance incontestable qui exsude de ses personnages en chapeaux haut-de-forme, l'histoire s'avère parfaitement prenante et donne de multiples raisons de s'interroger. Le titre lui-même, mot-valise composé du curieux préfixe "onto" (qui signifie plus ou moins "relatif à l'être" en philosophie) et "phage" ("qui mange"), laisse à penser que Piskic a échafaudé une intrigue d'une complexité qui ne demande qu'à se révéler dans les tomes suivants. Car trois autres segments viendront compléter ces Pierres de brume, qui ne constituent donc qu'un séduisant prélude.

Great Britten

La jeune britannique Hannah Berry livre avec Britten et associé (en v.o., Britten & Brülightly) sa toute première bande dessinée, ce qui est évidemment bien difficile à croire au vu de la maîtrise éblouissante dont elle fait preuve. A tous les coups, elle cache sous son matelas un bon paquet d'œuvres non publiées, par timidité de sa part ou par bêtise des éditeurs. Toujours est-il que cette découverte-là donne envie
de suivre la carrière qui s'ouvre à sa suite. Là où Piskic arpente le Paris de Chéri-Bibi, le Fernandez Britten de Hannah Berry est une émanation de la littérature policière anglo-saxonne de Raymond Chandler et Dashiell Hammett : détective privé bougon et dépressif, solitaire et désabusé, il enquête avec pugnacité mais sans illusion sur des affaires inextricables où le mari de la belle-sœur du concierge s'avère toujours être l'arrière-grand-oncle par alliance de la victime. Essayez de résumer Le grand sommeil, vous verrez que c'est un peu ça. Le cas de Britten est un peu différent : d'une part il s'est longtemps vu cantonné aux histoires d'adultère qui lui ont valu le surnom de "bourreau des cœurs" (ne traverse-t-il pas l'album avec une fleur rouge écrasée sur la poitrine tel un coeur éclaté ?), d'autre part il n'est pas tout à fait solitaire puisqu'il a un associé. Stewart Brülightly est doué d'un tempérament plus enjoué que celui de notre héros à l'allure de Droopy, et possède la plupart des caractéristiques attribués aux sidekicks comiques dans les histoires policières. De plus, Stewart est un sachet de thé. Voilà voilà. Il n'y a qu'un pas à faire pour voir en Britten un cinoque schizophrène, et l'hypothèse ne semble jamais tout à fait écartée. Le récit commence pépère et flegmatique, mais se révèle brutalement douloureux et prenant à mi-parcours...

Mais ce qui fait de l'album un incontournable, c'est avant tout le talent fou avec lequel l'artiste crée une ambiance brumeuse, oppressante et désuète, quelque part entre Tardi et Kafka ; la mise en page fait régulièrement preuve d'une astuce désarmante, découpant un décor en plusieurs cases avec bien plus de savoir-faire que chez la plupart des concurrents chevronnés (page 15, page 39, la perspective est totalement différente selon qu'on a le nez sur la page ou un peu de recul). Les cadrages sont souvent inattendus (vus du plafond !), et le
faux noir et blanc permet de se faire embringuer subtilement dans différentes atmosphères selon les dominantes choisies (verdâtres, ocre...).


Entre le vieux Paris aux ruelles sombres et la Grande-Bretagne brumeuse, entre le journaliste impétueux et le privé apathique, que choisir quand on n'a pas de préférence sentimentale pour un des deux espaces-temps ? Honnêtement, si les finances suivent, il faut se procurer les deux. Mais s'il faut trancher, on recommandera d'attendre les prochains tomes d'Ontophage pour se faire une idée globale, tandis que Britten est un one-shot impeccable et un cadeau tout trouvé pour la fête des pères. On attend désormais le retour de Hannah Berry, dans une histoire de fantômes qu'on espère aussi inspirée que son premier opus.

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