J’en doute, mais sait-on jamais : si vous êtes fidèle lecteur de notre section BD, le nom d’André Geerts ne vous est pas inconnu. Et pour les deux ou trois du fond qui débarquent de leurs rêveries infidèles, sachez que derrière le bonhomme se cache – en plus d’un grand timide paraît-il, le paternel de Louise et de Jojo, deux poupons adorables et rigolos que nous avions déjà eu le plaisir de vous exposer ici ou là. Pour la présente chronique, nous ne parlerons cependant pas de l’auteur de bande dessinée, mais plutôt de l’illustrateur de presse, dont quelques-uns des travaux viennent d’être rassemblés dans un très beau recueil par les éditions Dupuis.

Ce n’est pas la première fois que Bonjour, monde cruel ! fait surface. En 1985, il avait bénéficié d’une sortie prestigieuse dans le cadre de la collection "Les étoiles Dupuis", avant de ressusciter en malheureux état dans la collection "Humour libre", toujours chez le même éditeur. De ce fait, à moins d’avoir vécu depuis toujours dans les cachots du château de Dracula, ne vous attendez donc pas à trouver dans les veines de ce livre du sang frais. Je ne dis pas cela parce que l’auteur s’est énormément inspiré du style narratif de son aîné de vingt ans, l’incontournable illustrateur Jean-Jacques Sempé (et entre autres son Petit Nicolas). Quoique… Nous y reviendrons dans quelques lignes. Bref ! L’ensemble de Bonjour, monde cruel ! est fortement marqué par la décennie qui l’a vu naître, à savoir : les années 80. Brrrr… L’évocation de cette époque n’est sans doute pas la meilleure façon de capter votre attention. J’en vois déjà qui commencent à plier bagage. Quel dommage, messieurs, dames ! Car si la pertinence du propos pouvait paraître désuète à la plupart des jeunes lecteurs, les plus âgés – ou ceux qui ont du nez, auront pour leur part l’occasion de redécouvrir ce qu’est l’art de la synthèse à travers les yeux aiguisés d’un fin observateur.

Fougueuse, la technique n’est pas bien précise. Le trait est rondouillard, les physionomies courtes sur pattes. On est dans la caricature expédiée à la va-vite mais avec précision. Les couleurs douces et harmonieuses rehaussent quant à elles le cachet si bien que les illustrations, en pleine page, restent superbes. Pour faire court, et pour chaque planche, Geerts plante un décor d’ensemble et quelques personnages dans une situation qui n’a l’air de rien. Sauf qu’en y regardant de plus près, les petits détails d’abord imperceptibles changent la donne, devancent l’anodin pour coller au train d’un revirement d’exposition. Prosaïquement, le terme gag aurait pu être adéquat. Néanmoins, il n’est pas suffisamment costaud pour définir la démarche de Geerts dont l’objectif serait de déclencher une chute assez abrupte. Les thèmes qu’il aborde sont ceux de la solitude, de l’ennui, de l’incompréhension, de la convoitise (les mitoyens), du voyeurisme, du suicide (le prêt de chaise, le nouvel an). Là où Sempé – nous y voilà enfin !, tend vers une représentation burlesque du quotidien (à la manière d’un Jacques Tati pour ceux qui seraient un peu largués), Geerts expose les versants plus sombres du monde et n’a pas peur de mettre en réel danger de mort (lorsqu’ils ne le sont pas déjà) ses héros de papier. Ses coups caustiques et moqueurs de crayon ne l’empêchent bien évidemment pas d’être poétique (le coquillage), absurde (le Robinson Crusoé et son journal) ou mignon (l’enterrement du voisin bruyant), son fer de lance étant de jouer en permanence sur les contrastes et les extrêmes. Dans ce domaine, l’artisan est passé maître. Ce recueil de saynètes l’illustre, vous l’aurez compris, à merveille.
Voici donc un album au gabarit impressionnant qui mérite sa place horizontale sur la pile des grands formats trop imposants pour rentrer à la verticale dans une bibliothèque. Et si avec cette dernière remarque stratégique tout à fait intéressante – qui a dit de la dernière chance ?, je ne vous ai pas encore convaincu d’acheter ou d’offrir ce petit joyau d’humour corrosif, alors c’est que vraiment je ne suis pas doué pour vendre un produit de qualité. En même temps, peu importe, là n’est pas ma vocation. Bonsoir, gens de Krinein.
gyzmo []

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