9.5/10Bone

/ Critique - écrit par Kei, le 20/07/2007
Notre verdict : 9.5/10 - Fabulo fantastico extraordinaire (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 7 minute(s) - 4 réactions

Bone est une bande dessinée ayant raflé la plupart des prix de BD de ces dix dernières années. Une reconnaissance plus que largement méritée.

S'il fallait définir Bone comparativement à d'autres œuvres, il se situerait très certainement entre Calvin & Hobbes et Le Seigneur des anneaux. Entre deux genres très différents, certes, mais tout en haut de l'échelle. Bone est tout à la fois une fantastique saga d'Heroic Fantasy, un drame et une œuvre comique.

On le sait tous, un prix ne transforme pas une œuvre en un incontournable. Mais on ne peut que resté estomaqué devant la liste des prix que Bone et son auteur ont reçu durant les 13 années (de 1991 à 2004) de production. En voici la liste exhaustive :

  • 1993 : Eisner Award : meilleure œuvre humoristique
  • 1993 : Russ Manning Award : première œuvre la plus prometteuse
  • 1994 : Harvey Award : meilleur auteur
  • 1994 : Harvey Award : meilleur album graphique
  • 1994 : Harvey Award : prix spécial de l'humour
  • 1994 : Eisner Award : meilleur auteur
  • 1994 : Eisner Award : meilleure œuvre humoristique
  • 1994 : Eisner Award : meilleure série en cours
  • 1994 : Eisner Award : meilleur feuilleton
  • 1994 : Diamond Distributor's Gem Award : produit de l'année
  • 1994 : Genie Award : meilleure série en cours
  • 1995 : Harvey Award : meilleur auteur
  • 1995 : Eisner Award : meilleur auteur/artiste humoristique
  • 1995 : Eisner Award : meilleure œuvre humoristique
  • 1995 : Eisner Award : meilleure série en cours
  • 1995 : Comic Speedline (Allemagne) : meilleure première œuvre
  • 1995 : Comic Speedline (Allemagne) : meilleur roman graphique
  • 1995 : Prix Vienne (Allemagne) : livre de l'année
  • 1996 : Harvey Award : meilleur auteur
  • 1996 : Adamson (Suède) : meilleure bande dessinée
  • 1996 : Premio Di China (Italie) : meilleur personnage de de bande dessinée
  • 1996 : National Cartoonist Society : meilleure bande dessinée
  • 1996 : Angoulème Alph-Art (France) : meilleure bande dessinée étrangère
  • 1997 : Harvey Award : meilleur dessinateur
  • 1997 : National Cartoonist Society : meilleure bande dessinée
  • 1997 : Lucca (Italie) : meilleur auteur étranger
  • 1998 : Spain's Premios Expocomic (Espagne) : meilleure bande dessinée étrangère
  • 1998 : Eisner Award : meilleur auteur humoristique
  • 1998 : Lempi International (Finlande) : meilleur auteur international
  • 1999 : Harvey Award : meilleur dessinateur
  • 1999 : Sproing Award (Norvège) : meilleur livre
  • 1999 : Yellow Kid (Italie) : meilleur auteur
  • 2000 : Harvey Award : meilleur auteur
  • 2001 : Inkpot Award pour une œuvre extraordinaire du neuvième art
  • 2001 : Sproing Award (Norvège) : meilleur livre
  • 2002 : YALSA/ALA du livre du poche pour jeune adulte
  • 2002 : Eisner Award : meilleur coloriste (pour Charles Vess pour Rose)
  • 2003 : Harvey Award : meilleur auteur
  • 2005 : Eisner Award : meilleure réédition
  • 2005 : Harvey Award : meilleur album pour une bande dessinée republiée
  • 2005 : Harvey Award : meilleur auteur
Oui, la liste donne le vertige.

Elle est également une formidable mine d'information. On constate par exemple que la série a mis 4 ans à s'exporter, mais qu'elle a rencontré un aussi fort succès critique à l'étranger qu'aux USA. Allemagne, Suède, Finlande, Italie, Espagne, France, tous ont succombés aux charmes de cette bande dessinée grandiose et rafraîchissante (au figuré bien entendu, mais aussi au propre pour peu qu'on la lise en sirotant un jus de citron avec glaçons). Mais ce qui est le plus extraordinaire, c'est qu'en dépit de la très abondante production américaine question bande dessinée, Bone a continué à rafler tous les ans ou presque le prix du meilleur auteur ou du meilleur dessinateur aux Harvey Awards. Le pays ne manque pourtant pas de talents. Il est tout à fait extraordinaire, et sans doute unique qu'une œuvre puisse se maintenir ainsi sur la durée au dessus de la masse. Les longues années de production n'ont induit aucune lassitude chez les lecteurs et les critiques. A ceux qui pourraient arguer que les prix peuvent être biaisés, répondons leur : « pourquoi faire ? ». Pas pour faire plaisir à une maison d'édition ou un lobby en tout cas, puisque Jeff Smith s'est auto édité pendant de longues années.

Bone est le nom de famille de Smiley, Phoney et Fone. Trois petites créatures humanoïdes. Trois cousins inséparables chassés de Boneville à la suite d'une des nombreuses (et souvent malheureuses) idées de Phoney, l'homme le plus riche de la ville. Nos trois compères sont en fuite au milieu du désert. Mais lorsqu'ils sont sûrs d'avoir semé leurs poursuivants, ils s'aperçoivent qu'ils sont perdus. Les choses vont mal, mais elles empirent lorsqu'ils se font attaquer par une nuée de criquet qui les sépare. Fone Bone, seul, finit par découvrir une vallée extraordinaire. Une oasis géante et salvatrice où il rencontre la jeune et décidément très jolie Thorn qui devrait pouvoir l'aider à retrouver ses cousins.

Comme pour tous les feuilletons, l'histoire de Bone a été conditionnée par son mode de publication. Jeff Smith a toujours eu de grandes ambitions pour sa série. Mais de la même manière qu'un manga doit faire du chiffre pour vivre, un feuilleton en bande dessinée doit vendre pour continuer. Cela explique sans doute le ton très léger des premiers volumes. Attention, n'allez cependant pas penser que les premiers tomes de Bone sont alimentaires (mon cher Watson). Ils sont grandioses. Ils dérident les zygomatiques, ils font mal aux pommettes et font travailler les abdominaux. Oui, lire Bone est un bienfait pour votre esprit comme pour votre corps. Ces premiers tomes restent toutefois purement comiques. Il faudra attendre quelques volumes, le temps pour Jeff Smith de se constituer une « fan base » aussi solide que sa réputation, pour que celui-ci nous dévoile ce qu'il voulait faire de sa série. Et le résultat est bluffant. La série s'oriente en peu de pages vers une saga épique de l'acabit des grands cycles de fantasy. La transition a beau être assez rapide, on ne la sent pas passer, trop absorbé par la lecture. Cette mutation, tout en douceur, amenée intelligemment est une illustration de plus de la grande finesse dont fait preuve Jeff Smith dans la série. Si celle-ci a pu trôner au sommet de la bande dessinée américaine pendant une petite dizaine d'année, ce n'est pas seulement grâce à son dessin d'exception (nous y reviendrons un peu plus tard) et à son scénario bien construit. C'est avant tout grâce à la finesse et la justesse du ton. Tous les personnages, même cette petite chose humanoïde que sont les Bones sont crédibles, attachants ou repoussants, émouvants ou froids. En un mot : ils sont vivants. Les dialogues, les attitudes, les postures, tout cela forme un ensemble particulièrement harmonieux créant une bulle autour du lecteur qui peut alors s'abandonner totalement à sa lecture.

Nous évoquions un peu plus tôt le dessin très fin de Bone. Il est tout à fait remarquable de constater que Jeff Smith a su mélanger le plus naturellement du monde deux styles à la fois proches, car ils font tout deux partis de la ligne claire, et pourtant diamétralement opposés. Les cousins Bone et le dragon ont un aspect résolument cartoon. Pas de vêtements, un gros nez, un corps sans aspérité et dépourvu de fourrure. On peut difficilement faire plus simple. Paradoxalement c'est cette grande simplicité, qui laisse une grande part du travail à l'imagination du lecteur, qui créée les expressions les plus vibrantes et les plus touchantes. Ce style presque naïf cohabite avec un dessin beaucoup plus détaillé qui lui sert à représenter les humains et leurs villes. Deux styles différents pour deux mondes différents qui se fondent pourtant gracieusement et naturellement d'un dans l'autre. Cette adéquation entre le dessin et l'univers est une preuve supplémentaire (s'il en fallait encore) de la maîtrise de Jeff Smith.

Avant de s'intéresser brièvement (et de manière totalement non exhaustive) aux produits dérivés, revenons sur l'édition. Bone est disponible en France chez Delcourt, qui a commencé la publication en 1995. La série est éditée en douze volumes noirs et blancs. En 2007 l'éditeur a entamé une réédition, en couleur cette fois ci. Il est à noter que le prix d'un volume varie de l'un à l'autre pour des raisons inconnues, et que la réédition couleur ne suit pas du tout la même courbe de prix. La politique tarifaire de l'éditeur à de quoi laisser dubitatif. En revanche nos collègues anglo-saxons ont eu la très (très) bonne idée de créer, après avoir éditer la série sous forme de feuilletons, puis de tomes, une intégrale en un volume. Et la meilleure idée encore de la vendre à un prix défiant toute concurrence. On peut ainsi la trouver en France pour moins de 30€ grâce à Amazon (par ailleurs partenaire de krinein, n'hésitez donc pas à acheter ce joyau de la bande dessinée grâce au petit lien fourni)

Bone a fait l'objet d'une tentative (heureusement avortée) d'adaptation en film d'animation. Avec un tel background, nul doute que ce projet aurait donné un résultat fabuleux. Il aurait suffi pour cela que Nickelodeon (la chaîne qui devait produire le dessin animé) ne considère par l'œuvre de Jeff Smith comme un divertissement pour môme. Et qu'elle n'essaie ni de coller des voix enfantines à tous les personnages, ni d'incruster ici et là des chansons typées Britney Spears. L'auteur a fait entendre sa voix, arguant que personne ne penserait jamais intégrer dans une adaptation du Seigneur des anneaux des chansons de post-adolescentes et donc qu'il n'y a pas de raison qu'il y en ai dans Bone.

Si nos écrans de cinéma ont été épargnés par cette calamité en puissance, nos écrans d'ordinateur, eux, ont la joie de voir débarquer un jeu vidéo mettant en scène nos héros. Le jeu, du point & click dans la plus pure tradition, respecte presque à la lettre le livre. Il faut dire que Jeff Smith s'est impliqué dans le projet. Le résultat, sans être fantastique, permet de reprendre l'aventure avec plaisir. Et croyez moi, partir en douce en profitant d'un moment d'inattention de deux rat creatures qui voulaient vous manger n'a rien de facile. Non pas parce que cela demande beaucoup de dextérité, mais parce que l'on a du mal à ne pas écouter sagement la dispute surréaliste et hilarante des deux créatures. Une version française du jeu est même disponible, et une version mac également.

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