9.5/10Blankets - Manteau de Neige

/ Critique - écrit par iscarioth, le 28/03/2005
Notre verdict : 9.5/10 - A découvrir absolument ! (Ecrivez votre critique)

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Blankets a reçu deux Eisner Awards aux Etats-Unis (dessin et scénario) où il a été réellement porté en triomphe. En France, le prix de la critique de l'ACBD en 2004, est venu confirmer ce succès d'outre-Atlantique.

L'histoire

Blankets, c'est l'histoire de Craig Thompson : son enfance, son adolescence puis ses débuts dans l'âge adulte. Une vie marquée par une famille très éprise de religion et par un premier amour intense.

Graphic Novel

Blankets est un vrai roman graphique. En ces temps où le terme "roman graphique" est très galvaudé, il convient d'effectuer un rappel. A la base, le roman graphique, c'est la traduction littérale du terme américain "Graphic Novel" qui est utilisé pour désigner toute bande dessinée nord-américaine ne faisant pas partie de la production Marvel, DC, Dark Horse... Simplement, un roman graphique, c'est une bande dessinée américaine ne faisant pas partie du genre comic. Autant le signaler tout de suite : un bon nombre d'oeuvres sont concernées par cette appellation, c'est un peu un terme fourre-tout. En France, l'expression "roman graphique" a été détournée de son sens originel. Elle désigne désormais un style, un genre et n'est plus utilisée pour renseigner sur une provenance strictement géographique. « L'idée [de Blankets] m'est d'abord venue de ma frustration sur la BD américaine, racontant presque toujours des histoires de SF ou de super-héros » explique Thompson dans une interview donnée à Hold-Up. L'auteur fait bien partie de cette nouvelle vague américaine de la bande dessinée. En lisant les remerciements, on peut d'ailleurs se rendre compte que Craig Thompson connaît Art Spiegelman, le monstre sacré de cette nouvelle mouvance états-unienne. Rares sont d'ailleurs les moments où l'on parle de Blankets sans évoquer le trait de grandes références du roman graphique tel Frederik Peeters. Le nom de Blutch revient aussi souvent pour décrire le style de Thompson.

Un style à part

Ce qui est surprenant, c'est que même si le trait de Thompson s'inscrit dans une mouvance, il parvient clairement à distancier toute comparaison par un sens de l'onirisme caractéristique. La force de Blankets, c'est d'arriver à mêler adroitement rêve et réalité. Plus qu'un procédé stylistique, c'est la marque d'un artiste rêveur. « J'ai souvent eu des hallucinations... » explique Thompson dans plusieurs entretiens.
On dit aussi souvent de Craig Thompson qu'il est un auteur prolifique. C'est plutôt une erreur. Blankets est un gros pavé de 600 pages. Mais on oublie de préciser que c'est un pavé difficilement réalisé sur presque quatre ans. On sent un travail sur les plans et les effets de mise en page très abouti. Quand Thompson dit avoir passé un an et demi sur le story-board de Blankets, on le croit. Rarement une bande dessinée a su exceller à ce point dans le domaine du cadrage et des effets visuels. Blankets est une oeuvre humaine qui exploite beaucoup des possibilités narratives permises par le neuvième art. « Je voulais faire un énorme album où il ne se produirait rien d'extraordinaire. Je voulais faire passer des émotions sans non plus raconter un drame. Je me suis inspiré de mon propre vécu : mon premier amour de lycée et mon enfance avec mon frère » explique Thompson. En plus de cette authenticité autobiographique manifeste, chaque émotion est accompagnée par un cadrage, un plan, une gestion du noir et blanc qui renforce considérablement l'impact de chaque scène.

Ni « moi je » ni mièvre

Même s'il nous immisce beaucoup dans les rêves de Thompson, Blankets n'est pas entièrement autobiographique. Craig Thompson, par une note, nous met en garde dès le début : « Ce roman graphique est inspiré d'expériences personnelles ». Pour créer le personnage de Raina, Thompson a fait fusionner deux de ses premiers amours. De plus, Blankets n'est pas un livre à la première personne, de la première à la dernière page. « J'en avais parfois tellement assez de tout raconter selon mon propre point de vue, que je recourais à celui d'un autre personnage » rapporte l'auteur. Dans Blankets, Craig est quelqu'un qui cherche le bonheur sans jamais porter de jugement sur l'autre. Même si l'on peut trouver le personnage un peu trop gentil, le principal écueil de ce genre d'entreprise est évité : on ne sent jamais de condescendance ou de manichéisme dans le récit. Le thème du premier amour est traité d'une manière juste, sans mièvreries. L'utilisation du passé simple dans la narration donne au roman graphique un petit côté "fleur bleue" qui n'était pas forcément effectif au prétérit dans la version originale. Malgré cela, les dialogues sentent bon l'honnêteté. Certains ont pu les trouver niais mais il ne faut pas perdre de vue que l'amour, c'est aussi de l'innocence et de la légèreté.

Le thème religieux

Blankets n'est en aucun cas une oeuvre pamphlétaire. Pourtant, certains thèmes abordés sont très graves. Thompson lève le voile sur une Amérique très profondément chrétienne. La religion prend une place énorme dans la vie familiale de Craig mais aussi dans sa vie spirituelle. Son éducation religieuse influence beaucoup la construction de sa personnalité. « [...] c'est peut être devenu le thème le plus important de l'album » avoue Thompson à BDetente. Thompson montre au lecteur la peur de l'autre et le conservatisme qui animent le cocon chrétien. L'auteur pointe aussi du doigt les contradictions des textes et discours chrétiens. Mais les rapports et évolutions de Craig vis-à-vis de la religion ne vont pas être univoques. Thompson ne rejette pas en bloc la religion en se dirigeant vers un athéisme intransigeant. Avec Blankets, Craig Thompson montre à quel point la religion a été un facteur essentiel dans sa vie et à quel point elle a contribué à l'élaboration de sa personnalité et de son sens critique. « [...] je pense que j'ai aussi retiré de bonnes choses de cette espèce de réflexion religieuse : l'humilité, pas d'attachement aux choses matérielles et me sentir concerné par le bien-être d'autrui ».

Le principal défaut d'un one-shot, c'est que la relecture est difficile. Le goût de la découverte en moins, la plupart des one-shot perdent de leur saveur. Ce n'est pas le cas de Blankets. Sans emberlificotements, sans grandes péripéties, Blankets est une histoire simple et douce à l'atmosphère tellement unique qu'il paraît important de s'y replonger à plusieurs reprises.

Si vous avez aimé Blankets, sachez que deux autres albums de Craig Thompson ont été publiés : Adieu Chunky Rice et Un Américain en balade, le carnet de voyage de l'auteur qui a fait le tour de l'Europe et du Maghreb. Craig Thompson travaille en ce moment sur un projet plus fantaisiste, moins autobiographique, sur le thème des mille et une nuits.
Blankets a reçu deux Eisner Awards aux Etats-Unis (dessin et scénario) où il a été réellement porté en triomphe. En France, le prix de la critique de l'ACBD en 2004, est venu confirmer ce succès d'outre-Atlantique.

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