9/10Black hole

/ Critique - écrit par iscarioth, le 01/02/2006
Notre verdict : 9/10 - Sex, drugs and freaks (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 6 réactions

Black hole est un petit bijou du neuvième art. Un bijou méconnu, malheureusement, qui mériterait d'être plus souvent contemplé et discuté.

L'histoire

Dans une petite ville américaine, une étrange maladie, n'affectant que les adolescents, fait son apparition. Les symptômes sont aussi variés qu'imprévisibles... Certains malades s'en tirent plutôt à bon compte - quelques bosses ou une vilaine éruption cutanée - tandis que d'autres deviennent de vrais monstres, ou encore voient de nouveaux membres pousser sur leur corps...

Black hole sun, won't you come...


Charles Burns est un auteur américain qui ne jouit pas du prestige que connaissent en Europe certains de ses compatriotes comme Craig Thompson, Art Spiegelman ou encore Daniel Clowes... Et pourtant, il mériterait de gagner en popularité. Black hole, sa série la plus connue, est un véritable O.V.N.I. Un petit chef d'oeuvre d'ambiance, tout d'abord, avec ce noir & blanc si prononcé et saturé. Pour le dessin, on pense beaucoup à Dan Clowes. Presque la même façon de dessiner visages et corps, mais, dans le décor, l'éclairage et la mise en scène, des aplats noirs beaucoup plus présents et des traits plus épais. Graphiquement, Black hole, c'est un peu comme une BD de Clowes, mais avec quelques litres d'encre de chine en plus... Et puis, dans une BD de Clowes, une trame colorée régulière (bleue verte dans Ghost World) vient en permanence alléger le propos. Avec Black hole, on entre dans un autre monde plus noir que blanc, un univers complètement à part, qui donnait pourtant, dans les toutes première pages, l'impression d'un cocon adolescent tout ce qu'il y a de plus banal...

Angoisse... Suspense... Peur

On pleure ou l'on est apeuré beaucoup plus facilement par un film que par une bande dessinée. Effrayer le lecteur par des vignettes est un exercice très difficile. Et Burns est peut être l'un des seuls auteurs à y parvenir. Burns a créé un univers subtil, vraiment à part. Dans Black hole, les adolescents sont livrés à eux-mêmes. On nous montre que très peu leur univers parental et scolaire. Tous se droguent, fument et boivent, sans aucune exception apparente. Chose assez rare, la sexualité adolescente, si souvent esquivée, est ici dévoilée sans détour ni jeu de plan. Les organes sexuels et l'acte sont représentés frontalement. Black hole est une espèce de grand huis-clos. L'échelle nationale ou intercommunautaire n'existe pas. Du début à la fin de la série, on n'entend pas parler d'autres villes, d'autres régions ni d'autres pays. On constate une grande maladie touchant la jeunesse de tout un village sans jamais savoir si la situation est générale ou localisée. Un véritable confinement qui atteint le lecteur au plus profond de sa réflexion. La série est elle-même très hors du temps. Présentée comme une oeuvre contemporaine, elle renvoie beaucoup aux années quatre-vingt avec ces coupes mulet, ces pattes sur les joues et ces grandes chemises quadrillées « bûcheron ».

Charles Burns's freaks


Ensuite, on peut remarquer, toujours dans l'analyse des mécanismes de l'angoisse, que Burns, à l'instar des plus grands cinéastes de l'horreur, a su mettre en place une imagerie de la terreur, une symbolique et une atmosphère récurrentes qui sont propres à la série. Des lambeaux de peau suspendus aux arbres, des bois épais et nocturnes, des sculptures à base d'ossement et de morceaux de poupée... Black hole soulève aussi des thèmes qui dérangent. On ne peut s'empêcher de faire la liaison, de sentir la métaphore. Dans Black hole, les jeunes adolescents se communiquent le virus de la difformité par des relations sexuelles. Une fois atteint par la « crève », ces jeunes gens peuvent souvent continuer à vivre normalement, sans souffrir physiquement. Mais la société les repousse et, une fois découverts, ces « atteints » sont tous irrémédiablement exclus, poussés à la clochardisation, à la lente décomposition, et ce, dans l'indifférence totale. Un processus qui rappelle sur de nombreux points la grande maladie de notre temps, le sida.

Onirisme maladif

Black hole est très onirique, mais pas rêveur à la façon d'un récit un peu fleur bleue. Ici, les cauchemars sont légions et embrassent la vie réelle. La mise en page, d'une qualité impressionnante, vient porter haut cette ambiance incessamment nocturne et cauchemardesque. Pour représenter les moments de pensée, de rêve ou de grande intensité, Burns a réalisé des cases aux bords en ondulation. On a souvent affaire à des doubles pages de plans verticaux, divisés en deux ; en haut le songe et en bas l'action présente. Black hole regorge de prouesses narratives qui viennent décupler l'impact du récit sur le lecteur. L'intrigue générale s'article d'une façon non linéaire. Les retours en arrières sont très nombreux mais ne perdent pas le lecteur qui n'a jamais la désagréable impression de devoir courir après l'intrigue.


Black hole est un petit bijou du neuvième art. Un bijou méconnu, malheureusement, qui mériterait d'être plus souvent contemplé et discuté. Ne vous laissez pas impressionner par sa forme assez particulière (les albums se présentent comme des comics), et mettez cette série en tête de votre liste d'ouvrages à lire d'urgence.


Tome 1 - Sciences Naturelles (1998)
Tome 2 - Métamorphose (1999)
Tome 3 - Visions (2001)
Tome 4 - Reine des lézards (2002)
Tome 5 - Grandes Vacances (2003)
Tome 6 - Bleu profond (2005)

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