Voici donc, entre nos mains, l'album qui a fait si grande impression au Festival d'Angoulême en 2004. Renaud Dillies a en effet décroché le prix du premier album avec ce Betty Blues. Depuis, le dessinateur-scénariste a signé une autre aventure animalière : Sumato (décembre 2004). Pour réaliser son coup d'essai dans le monde de la bande dessinée, ce jeune musicien s'est tout naturellement penché sur Betty Blues, un drame animalier sur fond jazzy...
L'histoire
Little Rice Duck est un canard trompettiste. Un soir, dans un bar, alors qu'il donne le meilleur de lui-même sur scène, sa femme Betty cède aux charmes d'un jeune matou plein aux as. Dès lors, notre canard abandonne la musique pour s'enfoncer dans une longue et déprimante errance...
Mauvaises gaufres
Ce qui saute aux yeux, en feuilletant Betty Blues, c'est le découpage... Ou plutôt le non-découpage. Du début à la fin, chaque page de la bande dessinée s'articule en six cases de tailles et à emplacement identiques. C'est ce que l'on appelle le découpage en gaufre. Même si cette particularité amuse un moment, elle devient vite énervante voire totalement frustrante. A certains moments de l'intrigue on aimerait pouvoir observer une explosion graphique concordante à l'action, et ce n'est jamais le cas. A certains moments, pour les besoins du gag ou de la narration, le plan s'élargit, mais ce n'est pas pour autant que Dillies abandonne son gaufrier. D'où, parfois (pages 53 et 71), une scène traversée par plusieurs bandes et découpée par quatre ou six cases alors qu'elle représente une action ou un gag à essence unique. On est en droit de penser que cette auto-imposition du gaufrier, dans la démarche de Dillies, tient de l'absurde. De plus, dans une interview accordée à BdParadisio, l'auteur s'avère particulièrement évasif et ambiguë sur le sujet. A la question « pourquoi ce gaufrier ? », ce dernier répond : « Selon moi, c'est la forme parfaite pour raconter une histoire... Toutes les autres formes ne sont qu'un simple souci esthétique ». En lisant Betty Blues, on a réellement l'impression d'une narration travestie par l'utilisation de ce gaufrier. A aucun moment, on observe un récit qui s'extériorise visuellement. Seule la soixante-dix-huitième et dernière page échappe à la règle. On a enfin le droit à une page pleine qui accompagne une chute bien dosée en émotion.
Un scénario fade
La chute, c'est bien le point fort de Betty Blues. Pour l'apprécier, faut-il encore y arriver. Les lecteurs les plus exigeants seront, à plusieurs reprises, tentés de refermer l'album. Heureusement, celui-ci n'est pas d'une grande lourdeur et se parcourt facilement. On a l'impression d'un scénario léger, agréable, qui s'exprime sans soucis de pagination... On peut aussi percevoir une histoire fade, redondante, un scénario assez plat, garnit d'intrigues secondaires inutiles (la vente de la trompette). En fait, le scénario de Betty Blues présente une certaine douceur et contraste d'avec l'opportunisme narratif des productions habituelles qui présentent des intrigues "trop ficelées", avec trop de croisements. Dans Betty Blues, on se laisse porter par la déprime du héros et l'on profite des instants "jazzy". Le réel handicap de cette bande dessinée c'est de mettre en scène des personnages peu attachants. Même en presque quatre-vingt pages, les personnages présentés n'acquièrent aucune profondeur, aucun souffle. Alors qu'au bout de quelques pages lues, pour certaines BD, on est déjà éperdument amoureux des personnages, en lisant Betty Blues, on est comme étranger. On se demande même pourquoi l'auteur a choisi la BD animalière. Dans Betty Blues, aucune véritable référence à l'animalité des personnages, aucun clin d'oeil, pas de réel microcosme créé... On est bien loin de l'humour référentiel et dégénéré d'une BD scénarisée par Alain Ayroles (De Cape et de crocs, Garulfo).
Une ambiance
Malgré ça, on a affaire à une BD qui se distingue tout de même par son sens de l'onirisme. On peut aussi trouver de la poésie dans ce récit qui se développe librement et sur une pagination plus large qu'à l'accoutumée. Au niveau du dessin, on ne peut trop rien reprocher à Dillies. Son style griffonné colle parfaitement à la noirceur du récit. Les aplats de hachures désordonnées sont particulièrement efficaces. Il faut aussi saluer le très bon travail de la coloriste, Anne-Claire Jouvray, qui, et c'est visible dès la pochette, livre là une performance impressionnante. Sa colorisation fait d'ailleurs un mariage épatant avec le trait très lourd et incisif de Dillies.
Au final, sans remettre en cause les choix effectués à Angoulême en 2004, on peut se demander si Renaud Dillies est bien un nom à retenir pour les temps à venir. Betty Blues est une BD pas trop désagréable à lire mais qu'on oublie vite...
iscarioth []

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