9.5/10Les Contes Mécaniques - Silence ... + Entretien avec l'auteur

/ Critique - écrit par Valentin Pick, le 17/12/2018
Notre verdict : 9.5/10 - Silence est d'ores et déjà un petit bijou (Ecrivez votre critique)

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Des pantins mécaniques dans un monde plein de poésie et d'émotion.


Un homme déambule sans émotion vers un triste destin .

 

La ville est pleine de merveilles et c’est le cœur grandissant de bonheur qu’un petit pantin mécanique contemple ses semblables. Les attractions ne manquent pas et les sourires se multiplient. Il y a ceux qui s’aiment main dans la main, celui qui arbore un nez de clown et fait rire la foule... et parmi tous ces petits instants emplis de magie et de poésie, un pantin semble avoir une pièce manquante. Qu’est-ce qui a bien pu se détraquer en lui pour que son cœur ait disparu ? Le feu d’artifice aux mille couleurs dans cet univers tout en nuances de gris pourrait bien être suivi d’un véritable drame.

Les images, majoritairement en noir et blanc, arborent des touches de couleurs toujours pour apporter cette poésie qui ne quitte pas un instant le magnifique monde mis en place par l’auteur. Les deux histoires présentées sont un peu à part dans la sphère de la bande dessinée mais c’est bien là toute la force de cet album. Le format carré présente un découpage atypique et aucun dialogue. Les images silencieuses nous plongent, grâce au narrateur, dans les rouages d’une intrigue que chacun pourra faire sienne.
La seconde histoire intitulée Fleur éternelle est bien plus courte que la première mais elle garde la même profondeur. La perte de l’être aimé est transcrit avec une grande sensibilité et beaucoup de poésie. Les deux récits sont une agréable plongée dans une ambiance steampunk pouvant rappeler le film Jack et la Mécanique du Cœur.

Il est toujours très plaisant d’adhérer pleinement à la création singulière d’un auteur. Dès les premières pages on cherche à en savoir plus sur des personnages mécaniques à qui on prête bien des émotions. Le graphisme est irréprochable et l’écriture se met discrètement au service de ces deux histoires témoignant d’une grande bienveillance.
Les Contes Mécaniques connaîtront de nouvelles aventures car ce volume est le premier d’une collection qui se poursuivra prochainement. De plus, l’auteur travaille actuellement sur des ouvrages qui parleront du tatouage en abordant ses techniques afin de conseiller les personnes voulant se lancer en tant que tatoueur.
Page 10.

 

Entretien avec Loïc Malnati

Quelles sont tes inspirations pour réaliser Les Contes Mécaniques ?

Il y a plusieurs choses. J’étais auteur de bandes dessinées jusqu’en 2011 puis j’ai arrêté pour me mettre au tatouage. J’ai ouvert mon salon de tatouage à Nice et j’ai créé un univers graphique pour le tatouage, qui est un univers steampunk qui mélange un style aquarelle noir et gris ainsi qu’une touche de couleur pour apporter de la poésie au projet. De cet univers sont nés des petits pantins que les gens me demandent souvent en tatouage. J’ai eu envie de revenir à la bande dessinée mais en étant entre la BD et le récit illustré. C’est une narration qui permet de mettre en avant l’image tout en racontant une histoire. C’est un gros problème pour les dessinateurs qui sont des techniciens du dessin. Souvent lorsqu’on fait des belles images c’est compliqué de raconter une histoire en BD. L’image trop travaillée se fige donc on a plus la fluidité de la narration. J’ai quand même cette tendance à aller vers la belle image, vers le dessin très soigné avec des lumières et des textures. Là je n’ai pas voulu re-rentrer dans le découpage BD classique mais rester avec une petite distance de narrateur. On est sur un découpage qui est entre le récit illustré et la bande dessinée.

Des BD j’en ai fait beaucoup, un peu plus d’une vingtaine, et à chaque fois dans des styles différents. À chaque fois j’explorais une technique et un style mais je n’étais jamais satisfait, ça n’était jamais vraiment moi. Je me considérais toujours comme un apprenti, comme quelqu’un qui cherche. Avec le tatouage, le fait d’être en contact avec les gens, j’ai pu proposer ma vision des choses. Ainsi j’ai abouti à un style qui me convenait et plaisait aux gens. Je me suis arrêté là mais il a vraiment fallu que je passe par le tatouage pour trouver quelque chose qui me correspond. Je crois que le gros problème en bande dessinée c’est qu’on est toujours soumis au fait qu’il y a beaucoup d’intermédiaires entre le lecteur et l’auteur. Donc on ne s’adresse pas au lecteur mais à l’éditeur, à une collection, un diffuseur, des libraires... Chacun a des convictions sur ce qui marche ou ce qui ne marche pas mais pour l’auteur qui est au bout de la chaîne c’est compliqué de dire c’est ça que j’ai envie de faire et ça va prendre. L’auteur lui-même n’en est pas sûr en fait. Avec le tatouage c’est différent, on peut directement proposer aux gens et ainsi on voit ce qui plaît.

La liberté avec l’éditeur était totale pour aller au bout de ce projet ?

Quand j’ai eu envie de revenir au livre j’ai discuté avec beaucoup d’éditeurs. Ils avaient des gros doutes concernant le fait que ce soit un univers en noir et gris avec des touches de couleurs. Pour eux c’était anti-commercial. Pour moi c’est au contraire l’alchimie de la poésie de ce travail. Et je ne voulais pas non plus faire un découpage BD, ce qui posait également problème. J’ai fait des tentatives de découpages et de couleurs mais je m’éloignais du résultat escompté, qui marche avec le public qui me suit pour le travail en tatouage. Je me suis dit qu’il me fallait sortir des grands sentiers de la bande dessinée. J’en ai discuté avec Pierre Paquet qui est capable de sortir des rails, c’est un artisan de l’édition. Avec lui il y a beaucoup moins de filtre.
J’ai eu carte blanche et désormais on crée une collection dans mon univers avec les contes mécaniques mais aussi avec des livres sur le tatouage. On les appellera "la mécanique du tatouage" et ces livres ne traiteront que de l’univers du tatouage. Le premier devrait sortir en avril et ce sera directement pour apprendre à tatouer.

La maquette de l’ouvrage est très intéressante avec un dos toilé et le choix de couverture. Est-ce que tu t’es impliqué dans ces choix ?

Le dos toilé c’est Pierre Paquet qui l’a décidé, pour ma part je suis bien plus attentif au contenu que l’objet en lui-même. Mais Pierre a beaucoup insisté pour que nous fassions un beau livre, qu’il soit soigné. C’est pour cela qu’il y a le dos toilé et le côté métallique dans la typo. Le format carré est un format que j’apprécie parce que je poste mes images sur les réseaux sociaux toujours au format carré. Avec ce format on casse le format BD classique et on assume la singularité de ce projet.

En ce qui concerne le contenu, quelle technique est-ce que tu emploies ? Sur ta page facebook on peut voir de nombreuses aquarelles, est-ce ta technique pour cette BD également ?
Loïc Malnati, Acrylique en watercolors sur papier d'arches 50X65 cm.

 

Le livre est entièrement en numérique sauf les illustrations de pages de titre qui sont réalisées à la main avec de l’acrylique. J’utilise de la Golden qui a l’avantage d’être un peu crémeuse, un peu sirupeuse, et elle peut aussi être diluée comme de l’aquarelle.

Sur ta série Du plomb pour les garces vous êtes plusieurs dessinateurs, comment ça se passe lorsqu’on est plusieurs sur un même album à faire les illustrations ?

C’est à la fin de la période où je vivais de la bande dessinée et j’avais renoncé au fait de faire des albums d’auteurs car c’est ce qui se vendait le moins. Du coup j’ai fait des bouquins de studio. J’ai monté mon studio de BD à Nice et j’avais des élèves [il donnait des cours à l’école d'audiovisuel de Nice] qui étaient dessinateurs et je leur ai proposé de travailler avec moi. Ils faisaient les décors, les personnages d’arrière-plan, la préparation des couleurs...

As-tu un point que tu souhaites ajouter concernant ton album Les Contes Mécaniques ?

Le premier conte "Silence" parle de l’attentat de Nice, l’attentat de la promenade des Anglais. C’est une métaphore sur le drame de Nice. L’idée était de faire un travail sur les émotions en rendant hommage à la ville avec la nécessité de toujours garder contact avec son cœur. Dans un drame comme celui de Nice il peut y avoir une tendance, dans la sidération, à être déconnecté de ses émotions. Il y a deux messages dans cette histoire : d’une part que les gens qui nuisent aux autres sont des individus déconnectés de leurs émotions, d’autre part que le petit pantin qui vit un deuil a son cœur qui met longtemps avant de redémarrer et générer de la couleur.

Un grand merci à l'auteur pour sa gentillesse lors de l'entretien réalisé le 03-12-2018.

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